Ainsi, notre maître a procuré un grand plaisir au roi, afin que tout le profit en revînt à ce misérable!
III
Dans la scène suivante, des jeunes filles du palais cueillent des fleurs pour la fête du printemps qu'on doit célébrer; elles écoutent les chants mélodieux du rossignol, puis elles sont dispersées par des chambellans qui leur déclarent que le roi consterné ne veut que le silence et le deuil autour de lui.
Un autre chambellan leur décrit en ces termes l'abattement du prince: «Le roi n'eut pas plutôt jeté les yeux sur ce fatal anneau, que, la mémoire lui revenant tout à coup, il se rappela le mariage qu'il avait secrètement contracté avec Sacountala, s'accusa de l'avoir repoussée avec tant de cruauté et d'injustice, et, depuis ce temps, il est livré au plus amer repentir; il a les plaisirs en horreur; il se refuse, contre son habitude, à recevoir chaque jour les hommages de son peuple. C'est en vain qu'il cherche le repos sur sa couche tourmentée, où, durant la nuit entière, il ne peut goûter un seul instant les douceurs du sommeil. Adresse-t-il la parole à ses femmes? il ne règne aucune suite dans ses discours; il confond jusqu'à leurs noms, et rougit ensuite de lui-même lorsqu'il vient à s'apercevoir de son erreur. Quoiqu'il ait rejeté loin de lui tout le luxe de la royauté, qu'il n'ait conservé qu'un seul bracelet devenu trop lâche, et qui retombe incessamment sur son poignet amaigri; que ses lèvres soient desséchées par l'ardeur de ses soupirs, et que ses yeux soient enflammés par la continuité des veilles auxquelles le condamnent ses pensers douloureux; eh bien, malgré tout cela, il éblouit encore par l'éclat de ses vertus: semblable à un magnifique diamant qui, par les mille feux dont il brille, ne laisse point soupçonner qu'il ait rien perdu de son poids sous les doigts habiles du lapidaire qui l'a taillé.»
Le roi paraît, s'avançant lentement et comme abîmé dans ses pensées.
«Ah! chère Sacountala,» murmure-t-il entre ses lèvres, «si tu as vainement cherché à retirer mon cœur du sommeil léthargique où il était plongé, à quelles veilles cruelles ne l'ont pas condamné depuis les remords cuisants du repentir! Ah! je me rappelle maintenant, comme si un voile tombait de mon esprit, toutes les circonstances de ma première entrevue avec Sacountala!
«Et comment ne succomberais-je pas au désespoir, quand je me retrace la douleur de cette femme admirable au moment où je la repoussais avec tant d'indignité? Vois: tout éplorée, bannie par moi, elle s'attachait aux pas de ses compagnons de voyage pour retourner avec eux dans son paisible ermitage!... «Demeure!» lui dit d'une voix sévère le disciple de Canoua, aussi vénérable que Gourou lui-même.
«À cet ordre terrible elle s'arrête, remplie de frayeur, et jette encore sur moi, moi si cruel, un regard suppliant troublé par les flots de larmes qui s'échappaient de ses yeux... Ah! ce souvenir est comme une flèche empoisonnée qui me donne la mort.
«Au moment de quitter le bois sacré de l'ermitage pour retourner dans ma capitale, Sacountala me dit en levant sur moi ses beaux yeux mouillés de larmes: «Dans combien de temps le fils de mon seigneur daignera-t-il me rappeler près de lui?» Alors, lui passant au doigt cet anneau, sur la pierre duquel est gravé mon nom, je lui répondis:
«Épelle chaque jour une des syllabes qui composent mon nom, et, avant que tu aies fini, tu verras arriver un de mes officiers de confiance, chargé de te ramener à ton époux!»