Cette assimilation des styles aux couleurs qui impressionnent les yeux, ou aux saveurs qui impressionnent le palais, dénote dans l'Inde primitive une réflexion déjà très-exercée des choses littéraires. Un peuple enfant n'invente pas de telles analogies. L'Inde admet également, dans la classification de ses genres de style, l'analogie empruntée aux saveurs qui flattent ou blessent le palais: ainsi, dans les écrivains indiens de cette époque, le sucre est le symbole de la douceur; l'amertume du sel est celui de la colère.
X
Il y a dans le théâtre indien, ajoutent les commentateurs, une singularité que n'offre aucun théâtre moderne, et qui atteste assez le prodigieux développement de l'éducation publique chez ces peuples, c'est que les personnages parlent plusieurs idiomes dans le même drame. Ils s'y servent même de deux langues mortes, le sanscrit, dialecte sacré réservé aux acteurs qui représentent les héros ou les dieux, et une autre langue antique aussi, mais non sacrée, réservée aux femmes qui représentent les héroïnes du drame.
Le nombre immense des spectateurs comprenant, comme à Athènes ou à Rome, le peuple entier d'une ville, excluait les théâtres murés pour ces représentations. Le lieu de la scène était ordinairement, ou un site choisi en rase campagne, ou une cour du palais des princes. Un livre dans lequel on donne aux poëtes indiens les règles de l'action et de la décoration de leur scène, décrit ainsi l'appareil de ces représentations. On verra par cette description combien il y avait peu de barbarie dans cette antiquité du haut Orient.
«Le portique de la salle dans laquelle les danses auront lieu sera élégant et spacieux, couvert d'une draperie soutenue par de riches pilastres, auxquels des guirlandes seront suspendues. Le maître du palais s'assoira au centre sur un trône. À sa gauche se placeront les personnes de sa famille habitant son intérieur, et à sa droite les personnes distinguées par leur naissance. Derrière ce double rang de droite et de gauche, s'assoiront les principaux officiers de l'État ou du palais: les poëtes, les astrologues, les médecins, les savants, prendront place au centre derrière le trône. Des femmes tenant des éventails, secouant des plumes de paon, et toutes remarquables par leur beauté et la grâce de leurs formes, environnent le maître. Des gens portant des baguettes pour maintenir l'ordre prendront des postes différents, et des hommes armés garderont les avenues. Lorsque tout le monde sera assis, les acteurs entreront, chanteront certains airs: la principale danseuse soulèvera le rideau et se montrera; puis, après avoir semé des fleurs dans l'assemblée, elle déploiera son talent et les grâces de son art.»
XI
Ces représentations étaient rares, car les deux plus grands poëtes dramatiques de l'Inde, Kalidasa et Bavahbouti, n'ont composé chacun que trois drames.
«Si Kalidasa est l'Euripide de l'Inde, il est un Euripide sobre, chaste, naïf, exempt des défauts d'affectation dont l'Euripide grec abonde. Bavahbouti, au contraire, est le plus énergique et le plus majestueux des poëtes dramatiques de sa race; on peut le nommer l'Eschyle du même théâtre. Kalidasa, se rapprochant de la noble et douce pureté de Sophocle, n'a rien de cette dégénérescence, de cette vulgarité d'intrigues qu'Euripide semble emprunter d'avance au roman moderne plutôt qu'à l'antique épopée. Quant à Bavahbouti, majestueux, grand, élevé comme ces forêts du Gondwana, dont l'ombre terrible se balança sur son berceau, vous le diriez sorti des mains de la nature, comme le Moïse de Michel-Ange s'élança de la pensée du sculpteur. En vain la conscience agitée se replie sur elle-même; Bavahbouti va y chercher le crime et le remords, qu'il traîne au grand jour. Tel un guerrier redoutable arracherait aux profondeurs du sanctuaire le criminel qui voudrait y chercher un asile. Dans la poésie de Bavahbouti, mugissent et se calment tour à tour les orages de toutes les passions, que sa main puissante sait éveiller et assoupir. Il vivait, comme on le voit dans l'histoire du Kachmir, dont Wilson a publié des extraits, vers l'année 720, à la cour du souverain d'Agra. Jamais accents plus passionnés n'émanèrent de l'âme humaine; aussi le nomma-t-on Srikantha, l'homme dont la bouche est le temple de l'éloquence. Le père de Bhavhabouti était un brahmane appartenant à cette illustre race, dont l'origine se perdait dans les temps héroïques. Sa famille habitait la province de l'Inde que nous appelons aujourd'hui le Décan, à l'occident des hautes montagnes et des vastes forêts qui versèrent leur ombre et leurs terreurs sacrées sur l'âme du jeune poëte.»
XII
Un autre drame de l'Eschyle indien, Bavahbouti est une tragédie historique et mythologique sur le héros demi-dieu Rama. Nous allons l'analyser rapidement, en citant seulement les fragments caractéristiques du style de ce grand poëte. Un orteil des bas-reliefs du Parthénon donne une plus juste idée du génie de Phidias que le plus long commentaire sur le statuaire.