VII
Quant au style dans lequel ces drames sont écrits, il égale et surpasse même en images, en pureté, en harmonie, tout ce que nous admirons dans les anciens et dans les modernes; et si le mécanisme, la propriété de termes, la transparence de métaphores, l'harmonie de sons, la richesse de nuances, la pureté élégante de diction, sont les preuves sensibles de la perfection de mœurs, de civilisation et de philosophie chez un peuple, le style des poëmes et des drames de l'Inde atteste évidemment une littérature primitive idéale, ou une littérature parvenue à une perfection idéale aussi par la collaboration de siècles sans nombre; car les langues se forment presque aussi lentement que le granit.
VIII
Cette littérature a eu ses époques d'enfance robuste et inculte comme les nôtres; puis de perfection, où la simplicité s'unit au goût, à la richesse et à la force; puis de décadence, où l'ornement et la manière efféminent le sentiment ou l'idée.
Dans les drames indiens, dit le philosophe que nous citons, le dialogue est en prose lorsqu'il exprime des pensées tempérées; mais cette prose est si harmonieuse, si riche, si élégante, qu'elle pourrait servir de modèle à une belle expression poétique. Une réflexion puissante vient-elle à jaillir de la profondeur de la contemplation ou de la force de la situation; le poëte a-t-il à réduire en sentences énergiques une morale élevée; se livre-t-il à une imagination aussi exubérante que le ciel, le sol et le climat de l'Inde; s'élance-t-il jusqu'à la plus grande hauteur de l'expression poétique pour rendre la délicatesse de la passion, le charme de la sensibilité, le pathétique de la pensée, la fureur de la colère, l'extase de l'amour; en un mot, tout ce que l'âme humaine a d'émotions terribles et profondes: alors la prose de l'écrivain devient de plus en plus cadencée, et, par des modulations qui suivent les ondulations et les transports de la passion, elle s'élève peu à peu jusqu'à une diversité infinie de rhythmes, tantôt simples, tantôt compliqués, brefs ou majestueux, lents ou rapides, harmonieux ou véhéments; et cette diversité même rend souvent le théâtre indien tout aussi difficile à étudier que celui d'Eschyle et de Sophocle, également riche, également fécond en jouissances et en difficultés que les langues modernes ne connaissent pas. Suivant Wilson et Jones, qui tous deux doivent passer pour de bons juges, rien de plus mélodieux que la poésie de Calidasa. Celle de Bavahbouti, au contraire, grandiose et passionnée, fait éclater un chaos sublime d'accords majestueux, semblable au géant des tempêtes, qui, d'un pied d'airain frappant les portes infernales, touche de son front le dôme des cieux, et couvre de ses ailes obscures l'Océan, qui mugit et bondit sous sa puissance.
Les métaphysiciens de l'Inde, qui se sont occupés de l'art dramatique, comptent huit espèces d'émotions constituant le pathétique, ou la passion dont cette poésie doit agiter les âmes. C'est d'abord l'amour, qui ne sert pas toujours de texte au drame indien, mais qui souvent en est le sujet; l'amour chaste et tendre, pur et innocent, semblable à celui qui brûle dans les pièces de Sophocle. C'est l'amour conjugal d'une Desdémona ou d'une Juliette dans Shakspeare, c'est un mélange du platonisme tout idéal de Pétrarque et de l'amour sensuel mais naïf, pastoral et pudique de Milton dans son Éden.
Cette poésie tend aussi à inspirer l'héroïsme, mais un héroïsme qui n'a rien de la fougue, de la brutalité et de la férocité des héros sauvages de la Grèce, de Rome, de la Germanie; c'est l'héroïsme calme, généreux, supérieur à sa propre colère, protégeant le faible, sorte de chevalerie religieuse et philosophique découverte en germe dans les épopées ou dans les drames de l'Inde primitive. Cette poésie ne reconnaît de véritable grandeur que dans la domination du héros sur ses propres passions. Les demi-dieux héroïques de cette littérature, Rama, Chrisna, les Pandavas, sont des sages autant que des héros.
IX
Par une métaphore qui doit être bien naturelle à l'homme, puisqu'elle se retrouve dans les langues modernes comme dans cette langue primitive, les littérateurs indiens donnent aux différentes impressions morales produites par les genres divers de leur poésie, le nom de goût ou saveur; ils y ajoutent l'assimilation des différents genres de littérature aux différentes teintes de couleurs qui affectent diversement les yeux. Ainsi le sombre azur, qu'on suppose la couleur du dieu père et conservateur des êtres, Wichnou, est aussi la couleur de l'amour. Le blanc est le symbole de la gaieté, parce que le sourire des bouches des femmes laisse éclater cette couleur entre leurs lèvres sur les dents semblables aux perles. Cette couleur appartient au demi-dieu Rama, divinité qui préside au bonheur, depuis que, dans les fables de la mythologie indienne, Rama a retrouvé son épouse adorée, la belle Sita, dont nous verrons bientôt la touchante histoire. La colère a pour emblème le rouge pourpre, image du sang répandu. Cette couleur appartient à Siva, dieu de la guerre et de la destruction des êtres. L'héroïsme magnanime a pour couleur le rouge clair ou le rose, symbole de la divinité du cœur, représentée par Indra, le roi des dieux secondaires. Le gris, couleur de la cendre, de la terre nue, de la mer terne sous les nuages, est le symbole de la tristesse; le noir, de la terreur et des enfers. Le jaune, couleur où se fondent dans un éclat de lumière adoucie par une splendeur dorée les autres nuances, est le symbole du surnaturel; il est réservé à Brama, le dieu créateur.
Ainsi, par une analogie aussi morale que physique entre les impressions de l'œil et les impressions de l'esprit, analogie tout à fait conforme à l'harmonie que la nature a établie entre nos différents sens, et entre ces différents sens et notre âme, il y a dans cette littérature une gamme de style, comme une gamme de couleurs, et comme une gamme de sons; en sorte que les genres de style adoptés par tel ou tel écrivain peuvent se caractériser d'un mot, en style bleu, style rouge, style rose, style jaune, style gris, comme nous caractérisons nous-mêmes, par une analogie d'une autre espèce, nos genres de style, en style élevé, style bas, style brûlant, style tempéré, tant l'esprit humain a besoin d'images pour se faire comprendre.