La comédie elle-même, quoique d'un genre de littérature aussi inférieure au drame héroïque, épique ou religieux, que le ridicule est inférieur à l'enthousiasme et que le rire est inférieur aux larmes; la comédie a son origine dans le ciel indien: une sorte de divinité bouffonne et boiteuse, toute semblable au Vulcain de l'Olympe grec, nommée Hanoumun, a pour père le dieu des tempêtes. «Dans son enfance il voulut courir après le soleil, comme un enfant court après une boule pour la saisir; il prit son élan, tomba, et sa chute le rendit difforme «C'est (disent les traducteurs du sanscrit), le Lépan, l'Égypan, le Silène, le Momus, le Sancho, le Falstaf, le bouffon de la cour céleste.»

Mais il paraît aussi en avoir été le poëte; car, après avoir accompagné dans ses guerres le demi-dieu Rama, incarnation belliqueuse de Wichnou, le dieu suprême, Hanoumun vint, dit-on, se reposer un jour sur les rochers qui bordent l'océan Indien. Il grava sur la surface de ces rochers un grand drame héroïque plein des exploits de Rama. Les traditions ajoutent que le poëte postérieur Valmiki, auteur ou compilateur du poëme le Ramayana sur le même sujet, ayant découvert un jour ces fragments de poésie gravés sous les eaux sur les rochers, tomba dans une mélancolie mortelle, par le désespoir d'égaler jamais dans son poëme, qu'il composait alors, la force et la beauté de ces fragments antiques. Hanoumun, touché des gémissements de Valmiki, et oubliant généreusement toute jalousie de poëte, permit à son rival de plonger au fond de la mer, et d'y copier les inscriptions et les vers que le demi-dieu y avait gravés. Ces fragments de poésie primitive y restèrent, dit-on, ensevelis sous les vagues, jusqu'au règne plus moderne d'un souverain lettré qui les rendit au jour.

VI

La vertu, et non la passion, est le but moral des drames poétiques de l'Inde; leur poésie, plus philosophique que la nôtre, tend à calmer l'âme du spectateur, et non à la troubler. L'équilibre des sensations, qui est la santé de l'âme, y est promptement rétabli après les péripéties modérées de la curiosité. Les règles de leur littérature théâtrale, règles puisées dans la religion plus que dans l'art, révèlent, dans ces temps reculés, de profondes notions sur la manière d'émouvoir, d'intéresser, de tendre et de détendre l'esprit des hommes rassemblés, et de les faire sortir de ces représentations dans un état d'édification morale où le plaisir même profite à la sainteté.

Nous trouvons ces règles du drame indien profondément analysées dans une étude de M. le baron d'Eckstein, qui a mêlé un des premiers la philosophie à la traduction.

Tout drame, dans la théorie indienne, doit être un; car, sans unité, point de concentration de l'esprit sur une action diverse, par conséquent point d'intérêt. C'est la règle inventée par la nature, et non par Aristote; elle a passé des Indes à la Grèce, de la Grèce à Rome, de Rome à nous.

Cette règle de l'unité d'action dans le drame admet néanmoins dans la pièce une diversion légère qu'on appelle l'épisode, pourvu que l'épisode se rattache plus ou moins directement à l'action principale, et que l'épisode serve seulement à suspendre un peu le sujet, mais aussi à le développer. Le nom de cet épisode veut dire en sanscrit le drapeau flottant, c'est-à-dire une chose qui flotte librement au-dessus de l'action représentée sur la scène, mais qui cependant tient à la scène, et sert à attirer les regards et à embellir le sujet.

La troisième règle des pièces indiennes est le développement gradué et croissant de l'action, redoublant avec ce développement l'intérêt ou l'anxiété du spectateur. C'est le nœud.

La quatrième règle concerne le dénoûment; il doit être toujours heureux, c'est-à-dire conforme à la justice et à la bonté divine, qui prévalent, à la fin de toutes choses, sur le mal et sur le crime. C'est Dieu justifié devant le sentiment des spectateurs.

Non-seulement un dénouement tragique troublerait la conscience du peuple, mais il blesserait la religion, qui révèle comme un dogme absolu l'absorption ou la réunion définitive de tout être à la source de son être dans le sein de la Divinité. Le drame indien finit comme finirait logiquement le drame chrétien, si le drame moderne, plagiat des littératures antiques, n'était pas plus véritablement païen qu'il n'est chrétien.