Le compagnon de Rama lui indique sa route en termes aussi poétiques.
«Notre route est de ce côté... Voici le superbe Crontchavat: sur les coteaux obscurs de ses flancs couverts de bois, croasse le corbeau et gémit le hibou; dans ses cavernes sonores siffle le vent aigu. Des paons innombrables, avec des cris discords, dans les débris des arbres que le temps abat et détruit, poursuivent les serpents effrayés. Au loin, vers le midi, se prolonge la magnifique chaîne de montagnes dont les pics élevés sont couverts d'un diadème de nuages; de leurs flancs vers le milieu s'élancent les sources du fleuve, avec un bruit terrible que grossissent les cavernes; à leur pied, la rivière sacrée réunit en un seul et large courant ces ruisseaux impétueux, qui, en mugissant, se rencontrent pour se confondre.» (Ils disparaissent tous les deux sous les arbres.)
Une des femmes qui habitent ces solitudes retrace ainsi à une autre femme ermite la situation d'esprit de l'infortuné Rama:
«Rama, depuis longtemps, porte dans son cœur le deuil de son épouse, quoiqu'un calme extérieur déguise son chagrin. La langueur de son corps annonce la douleur qui déchire son sein. Malheur à celui qui aime à nourrir une affliction secrète! son âme succombe promptement.»
XVI
Sita elle-même, envoyée par une divinité bienfaisante pour offrir un sacrifice dans la forêt, paraît en ce moment sur la scène. Elle ignore que ses deux jumeaux Cousa et Lava, qu'elle a enfantés sur les rives du Gange, et qui lui ont été enlevés aussitôt après l'enfantement, vivent dans ces solitudes, déjà âgés de douze ans. L'éléphant favori sur lequel elle était tout à l'heure montée va périr sous l'assaut d'un autre éléphant monstrueux qui l'attaque sur les bords du fleuve. Aux cris des femmes, Rama s'élance et sauve l'éléphant de la reine, mais sans reconnaître encore Sita: les dieux la rendent invisible. Rama lui parle comme dans un songe indécis:
«Sita!» lui dit-il, «mon bras vient d'exaucer ton vœu; ton éléphant favori, celui qui, dans les premiers ébats de son enfance, allongeait sa trompe adroite et délicate pour saisir autour de tes oreilles les fibres du lotus qui leur servaient de pendants parfumés, maintenant il défie le puissant monarque de la forêt! Vois par quelles agaceries il cherche à gagner l'amour de sa compagne, comme il aspire avec sa trompe l'onde embaumée par la pluie de fleurs des lotus du rivage! comme il en rafraîchit d'une suave ondée le corps de sa compagne! comme il arrache les larges feuilles de la plante humide, et l'élève au-dessus de sa tête pour la garantir des ardeurs du soleil!» (Ils s'éloignent.) Sita, restée seule, gémit sur l'absence de ses enfants.
«Ce petit éléphant,» dit-elle, «me rappelle le souvenir de mes fils!... Comment ai-je mérité un si cruel destin? Quelle faute ai-je commise pour qu'ils ne connaissent jamais les embrassements d'un père? ces aimables enfants au visage attrayant et doux, ombragé de longs cheveux bouclés, la bouche ouverte aux tendres sourires, quand entre leurs lèvres fraîches et vermeilles brillent deux rangées de perles pareilles aux boutons de jasmin qui vont éclore!»
Rama, pour qui elle est invisible, poursuit ses souvenirs et ses plaintes dans la forêt. «Laissez-le pleurer, disent ses serviteurs; ceux qui souffrent doivent parler de leurs souffrances. Le cœur trop plein qui s'épanche en paroles reçoit du soulagement. Le lac qui se gonfle ne dévaste pas ses rives, quand ses ondes, en se soulevant, trouvent un écoulement pour les recevoir!»
L'épouse invisible assiste ainsi aux regrets et au délire de l'époux dont elle est séparée; la scène se prolonge toujours de plus en plus pathétique. Rama, dans son délire, ordonne à son écuyer de pousser son char vers le temple où il doit sacrifier aux dieux. Il emporte avec lui la statue adorée qui lui représente sa chère Sita.