Pourquoi? Parce qu'il pense. Et pourquoi pense-t-il? Parce qu'il a la parole, parce qu'il s'exprime, parce qu'il accumule, à l'aide de cet instrument, des langues parlées et écrites, des sentiments, des idées, des vérités, des adorations qui l'élèvent de son néant jusqu'à l'infini.

Considérez sa structure, vous reconnaîtrez que chacun de ses organes corporels, autrement dit ses sens, n'a pas d'autre objet que de mettre son intelligence ou son âme en communication avec le monde extérieur qui l'enveloppe, de lui donner une sensation, de produire en lui une idée, de lui faire comparer en lui-même ces sensations et ces idées, et enfin de les exprimer pour lui-même ou pour les autres, ou, ce qui est plus beau, pour Dieu par la parole; la parole qui dit Je vis, la parole qui dit Je pense, la parole qui dit J'adore, mot sublime et final où se résume toute la création. Un vermisseau, mais un vermisseau parlant, résumant l'univers et Dieu dans une pensée, voilà donc l'homme! Ôtez-lui la parole ou la littérature, ce résumé de lui-même et de l'univers, ce n'est plus qu'un vermisseau; ôtez-lui son enveloppe infime et matérielle, ce n'est plus un vermisseau, c'est un Dieu! Mais laissez-lui à la fois cette enveloppe matérielle des sens qui le dégrade, et cette pensée parlée qui le divinise, ce n'est plus ni un vermisseau ni un Dieu, c'est un homme, c'est-à-dire un être complexe et énigmatique, qui fait pitié quand on le regarde ramper, qui fait envie et gloire quand on le regarde penser.

Sa grandeur, c'est de s'exprimer.

La littérature est cette expression de l'homme transmise à l'homme par l'écriture. Mais pour que la définition soit juste et complète, il faut y ajouter un mot. La littérature est l'expression mémorable, c'est-à-dire digne de mémoire, de l'esprit humain.

VII

Vous concevez que depuis le commencement des temps cette littérature ou cette expression mémorable de l'esprit humain a dû se multiplier dans une proportion presque incalculable. Les langues et les livres écrits dans ces diverses langues sont le dépôt de cette littérature universelle.

Mais Dieu, dans un dessein que nous ne pouvons pas connaître, a donné des bornes à la mémoire des hommes comme à toute chose ici-bas. De même qu'il y a un horizon d'espace au delà duquel la vue se trouble et n'aperçoit plus rien, de même il y a un horizon de temps au delà duquel la mémoire des peuples semble condamnée à ne pouvoir jamais remonter. Le monde est un renouvellement éternel, et, par la même loi, un anéantissement perpétuel des choses. Tout y tombe en ruines après une certaine durée de vie, et tout y ressort des ruines après une certaine durée de mort.

Les idées n'échappent pas plus à cette loi que les hommes et les empires. Les langues meurent avec les civilisations et avec les peuples qui les parlent. Les langues, comme des urnes brisées dont on transvase la liqueur pour la verser dans d'autres urnes, se transmettent de l'une à l'autre une faible partie de la littérature sacrée ou profane qu'elles contenaient; elles en laissent fuir la plus grande partie dans l'oubli; puis naissent, de la décomposition de ces langues mortes, d'autres langues formées de leurs débris. Des peuples nouveaux recommencent à penser, à parler, à écrire des choses dignes de mémoire. Ces livres forment avec le temps d'autres dépôts de l'expression humaine, destinés à périr à leur tour.

Cette diversité, cette instabilité et cette brièveté des langues sont le grand obstacle à la perfectibilité, soi-disant indéfinie ici-bas, de l'esprit humain. Si Dieu avait voulu la perfectibilité indéfinie de l'esprit humain sur cette terre, il aurait créé une langue une et immortelle entre tous les peuples et toutes les générations. Comment accumuler et contenir une perfectibilité toujours croissante dans des langues qui ne s'entendent pas l'une l'autre, et qui meurent tous les jours en laissant fuir ce que les générations antérieures leur ont confié?

VIII