Pour quiconque lit attentivement les chefs-d'œuvre littéraires des époques que nous appelons la naissance des lettres, il est évident que ces chefs-d'œuvre ou ces fragments de chefs-d'œuvre que nous croyons des commencements, n'étaient que des continuations ou des renaissances de littératures dont les monuments ne nous sont pas parvenus. Il y a une brume sur les temps très-reculés, comme sur les distances. On ne voit pas au delà, mais on conjecture avec une presque certitude.
Ainsi, il est évident que quand une philosophie aussi savante et aussi éloquente que celle de Job nous apparaît tout à coup avec le livre qui porte ce nom dans la Bible, cette sagesse, cette expérience, cette éloquence, ne sont pas nées sans ancêtres du sable du désert, sous la tente d'un Arabe nomade et illettré; il est également évident que quand un poëte comme Homère apparaît tout à coup avec une perfection divine de langue, de rhythme, de goût, de sagesse, aux confins d'une prétendue barbarie, il est évident, disons-nous, qu'Homère n'est pas sorti de rien, qu'il n'a pas inventé à lui seul tout un ciel et toute une terre, qu'il n'a pas créé à lui seul sa langue poétique et le chant merveilleusement cadencé de ses vers, mais que derrière Job et derrière Homère il y avait des sagesses et des poésies dont ces grands poëtes sont les bords; littératures hors de vue, dont la distance nous empêche d'apprécier l'étendue et la profondeur. Rien ne naît de rien dans ce monde, pas même le génie: quand vous apercevez un grand monument littéraire, soyez sûrs qu'il n'est pas isolé, et que derrière ce monument il y a une littérature invisible par la distance dont ce monument est le chef-d'œuvre, mais non le commencement.
IX
Cette distance du temps, cette décomposition des langues, ces morts et ces ensevelissements des empires qui parlaient ces langues, ont donc fait disparaître, dans le passé reculé du monde, d'immenses trésors de littérature. Nous en exhumons de temps en temps dans l'Inde, dans l'Égypte, dans la Chine, quelques débris. Gloire aux lettrés studieux qui les déchiffrent, et les recomposent comme Cuvier recomposait un monde antédiluvien à l'aide de quelques ossements! En attendant le fruit complet de leurs découvertes, l'inventaire général de la littérature universelle, ou de l'expression mémorable de l'esprit humain par ses œuvres, est contenu dans nos bibliothèques en un petit nombre de chefs-d'œuvre en toute langue qui ne dépassent pas les forces de l'attention.
C'est cet inventaire que j'entreprends de parcourir avec vous, non par ordre de date, ce qui serait trop fastidieux, mais par catégorie de chefs-d'œuvre, ce qui nous permettra de passer d'un peuple à l'autre, et de l'antiquité à nos jours, avec une diversité de temps, de sujets et d'écrivains, qui soutiendra l'intérêt dans cette étude.
X
Cet inventaire de l'esprit humain, à l'heure où nous sommes, comprend l'Inde, la Chine, l'Égypte, la Perse, l'Arabie, la Grèce, Rome, l'Italie moderne, la France, l'Espagne, le Portugal, l'Allemagne, l'Angleterre, l'Amérique elle-même naissante à la littérature comme à la vie, en un mot tous les peuples du globe qui ont apporté ou qui apportent un contingent littéraire à ce dépôt général de l'esprit humain.
Nous prendrons en main tour à tour une de ces œuvres, nous en traduirons les principaux textes, en faisant goûter les beautés et en indiquant les imperfections, et nous nous rendrons compte ainsi des trésors d'intelligence, de sagesse et de génie que possède l'homme intellectuel au temps où nous vivons.
Nous ne nous interdirons pas de redescendre de temps en temps des hauteurs de l'antiquité jusqu'à nos jours: s'il a paru ou s'il paraît pendant que nous écrivons un de ces livres qui honorent notre nation ou notre époque, nous nous arrêterons avec prédilection sur ces œuvres, nous en parlerons avec impartialité. Notre critique est la recherche et la contemplation du beau; nous ne citerons que les belles choses: les mauvaises n'ont pas besoin d'être jetées à l'oubli, elles meurent d'elles-mêmes. Un cours libre de littérature doit relever et non ravaler à ses propres yeux l'âme humaine. La plus sublime des facultés de l'homme, c'est l'admiration; nous voulons donner une haute idée de l'homme par ses œuvres, afin de vous soutenir, en morale comme en littérature, à la hauteur de l'idée que vous aurez conçue de vous-même.