I
Au moment où nous reprenions la plume pour achever avec vous cette définition de la littérature, un grand deuil littéraire vient tout à coup attrister la France et l'Europe. Mme Émile de Girardin vient de s'éteindre dans toute la flamme de son esprit. Le plan de ce cours familier, et pour ainsi dire dialogué de littérature, ne nous astreint pas tellement à l'ordre chronologique du génie, qu'il nous soit interdit de faire de temps en temps des retours sur notre propre siècle, de parler des œuvres remarquables qui s'y produisent, des écrivains d'élite dont les talents le décorent, ni surtout d'y déplorer la perte de ceux que nous y avons le plus aimés. La littérature telle que nous la comprenons n'a pas seulement des goûts, elle a du cœur; et quand le cœur a fait une partie du talent d'un écrivain, ce n'est pas à la gloire seulement, c'est à la tendresse de mener son deuil.
L'amitié que nous avons portée depuis tant d'années à Mme de Girardin a été toujours d'un caractère si fraternel et si littéraire, que les charmes de sa figure n'ont été pour rien dans notre attrait pour sa personne, et que, en la pleurant avec amertume comme amie, nous sommes sûrs de notre impartialité comme écrivain.
II
Sans doute il est impossible de séparer complètement dans une telle femme la grâce du génie, et la beauté des traits de la beauté de l'intelligence: comment séparer ce que Dieu a si bien uni sur une physionomie éloquente? Ce ne serait pas même rendre justice à la nature; elle fond d'un seul jet l'âme et le corps, et elle ne permet pas qu'on les sépare, sans mutiler l'impression qu'elle veut produire en nous par les chefs-d'œuvre de sa création.
Cette impression que Mme de Girardin (alors Mlle Delphine Gay) fit sur moi la première fois qu'elle m'apparut, après en avoir beaucoup entendu parler, fut si vive, que le lieu, le jour, le site, la personne, sont restés comme un tableau dans ma mémoire, et que je pourrais dicter aujourd'hui encore à un peintre, le ciel, le paysage, les traits, les couleurs, le regard, sans qu'il manquât un éclair dans les yeux, une inflexion aux lèvres, une rougeur ou une pâleur aux joues, une ondulation aux cheveux, un nuage au ciel, une feuille même au paysage. Ce sont là les véritables portraits dans lesquels une femme se transfigure réellement sur la toile vivante de notre imagination; portraits dont les couleurs ne noircissent ou ne s'éraillent jamais, parce que la mémoire vit et les renouvelle sans cesse.
III
Le hasard semblait avoir préparé pour moi une scène digne de l'apparition. C'était en 1825; j'habitais l'Italie. Je revenais, par un ciel de printemps, de Rome à Florence; j'avais passé la nuit dans la ville pastorale de Terni, ville répandue au milieu des eaux et des arbres dans la vallée sonore, assourdie des cascades et rafraîchie de l'écume du Vellino.
IV
On nous dit à l'auberge, à notre réveil, que deux dames françaises, une mère et sa fille, arrivées aussi la veille, mais plus tard que nous, venaient de monter en voiture pour aller visiter les cascades de Terni. De nos fenêtres nous entendions la chute de cette cascade d'un fleuve, comme un tonnerre continu au fond de la vallée; l'aubergiste ajouta que la plus jeune et la plus belle des deux voyageuses était, d'après le récit de leur courrier, la plus célèbre improvisatrice de la France.