XV

Cependant l'enfant se développait dans la société des femmes et des hommes les plus illustres, amis de sa mère, et entre autres de M. de Chateaubriand et de madame de Staël; elle dépassait en charmes et en talent tout ce que le cœur d'une mère avait rêvé. On lui avait appris à sentir et à parler en vers; elle avait l'image dans les yeux, l'harmonie dans l'oreille, la passion en pressentiment dans le cœur, l'éclat dans l'esprit; ses strophes peignaient, chantaient, pleuraient, brillaient comme les gazouillements poétiques de l'oiseau qui s'essaye au bord du nid à demi-voix, et dont on écoute en avril les notes futures. On lui enseignait à réciter ces vers aux amis lettrés de la maison avec cette voix, ce regard, ce geste qui transforment la poésie en magie sur les lèvres d'une belle jeune fille, et qui confondent l'admiration avec l'amour.

Ces vers, retenus de mémoire ou colportés de salons en salons par les amis, avaient fait une célébrité avant l'âge au nom de Delphine. Bientôt cette gloire domestique ne suffit plus à la mère.

XVI

La restauration des Bourbons s'était accomplie: la poésie, cette élasticité comprimée des âmes, était revenue avec la liberté. Madame Gay, liée d'antécédents et d'opinion avec les royalistes, conduisit sa fille dans les salons de cour de madame la duchesse de Duras et de quelques autres femmes supérieures du temps; les salons, longtemps fermés ou muets sous l'Empire, se vengeaient de leur silence par un culte passionné pour les talents qui promettaient un nouveau siècle de Louis XIV aux Bourbons.

Le roi lui-même était un lettré et un poëte. La Restauration était la température où fleurissaient les talents naissants. Madame de Staël et M. de Chateaubriand leur donnaient le diapason, l'un de la liberté aristocratique, l'autre de l'enthousiasme dynastique. Ces deux enthousiasmes se confondaient dans ces réunions presque académiques, où l'esprit était la première dignité des hommes et des femmes.

La jeune Delphine y fut accueillie, comme l'Aurore du Guide, par toutes les grâces du jour.

Elle y respira à longs traits partout l'enthousiasme qu'elle y répandait elle-même. Une des meilleures preuves de l'incorruptibilité de sa belle nature, c'est qu'elle en fut heureuse, mais point enivrée. Sa modestie la défendit contre les vertiges de l'adulation; sa mère avait tant d'orgueil maternel pour elle, que la jeune fille n'était occupée elle-même qu'à rabattre l'exagération de cette idolâtrie. D'ailleurs, une des qualités précoces et dominantes de son esprit était le bon sens; ce sens exquis chez elle lui disait assez qu'il fallait attribuer à sa jeunesse et à sa beauté la plus grande partie des hommages que le monde rendait à ses promesses de talents. Elle exprima admirablement ce sentiment dans une poésie sur le bonheur d'être belle.

XVII

Ce fut dans ces heureuses années qu'elle composa la plupart de ses poëmes, recueillis depuis sous l'humble titre d'essais poétiques. Nous n'en citons rien ici; à quoi bon citer ce qui est dans la mémoire de tout le monde? On ne peut faire à cette poésie qu'un reproche, c'est d'avoir respiré un peu trop l'air des salons: l'air des salons est trop artificiel et trop tempéré pour donner à la poésie cette trempe énergique, nécessaire à l'imagination comme au caractère du talent. L'esprit, ce génie trop familier des salons, y corrompt le véritable génie, qui vit de grand air. Cet air des salons donne à la poésie des finesses au lieu de grandeur. Les grands accents ont besoin de grands espaces, de grands mouvements de l'âme, de grandes passions; une jeune fille, élevée dans cette cage dorée des hôtels de Paris, ne peut élever sa voix qu'à la portée de la société étroite et raffinée qui l'entoure: si Sapho eût été une jeune fille de bonne compagnie dans la cour de quelque roi des Perses, nous n'aurions pas ces dix vers, ces dix charbons de feux, allumés dans son cœur, et qui brûlent depuis tant de siècles les yeux qui les lisent.