XVIII
Mais les vers de jeunesse de madame de Girardin ont tout ce que l'atmosphère dans laquelle elle vivait comporte; c'est de la poésie à demi-voix, à chastes images, à intentions fines, à grâces décentes, à pudeurs voilées de style. Le seul défaut de ses vers, nous le répétons, c'est l'excès d'esprit; l'esprit, ce grand corrupteur du génie, est le fléau de la France. «Ô sainte bêtise! s'écriait un grand juge des poëtes de son temps, que tu es préférable dans ta naïveté à ces raffinements de la pensée, qui ne valent pas à eux tous un cri de la nature!»
Mais le goût naturel et exquis de la jeune fille la défendait contre l'abus. De temps en temps elle avait des retours de nature contre le pli trop artificiel que la société donnait à son talent.
Cet excès d'esprit ne nuisait en rien à la tendresse de son cœur. Elle aspirait à un époux digne d'elle surtout, parce que l'amour est un dévouement. Je me souviens de l'avoir vue un matin d'une nuit sans sommeil, pendant laquelle elle avait veillé à côté du berceau d'un enfant malade de la comtesse O'Donnel, sa sœur. Tout le cœur d'une mère se lisait dans sa physionomie fiévreuse et dans ses traits pâlis. Ce fut l'occasion de quelques vers que je lui adressai le lendemain.
Ces vers commencent par des strophes dans lesquelles j'exprimais l'étonnement du voyageur qui, voyant briller de loin les cimes neigeuses et escarpées des Alpes, est tout surpris de voir en approchant que ces sommets, en apparence froids et inhabitables, cachent dans leurs flancs des vallées tièdes et délicieuses, où croissent les plus doux fruits de la nature.
Il y trouve, ravi, des solitudes vertes,
Dont l'agneau broute en paix le tapis velouté,
Des vergers pleins de dons, des chaumières ouvertes
À l'hospitalité;
Des coteaux de velours, d'ombrageuses vallées,
Et des lacs étoilés des feux du firmament,
Dont les barques sortant des anses reculées
Rident le flot dormant.
Il entend les doux bruits de voix qui se répondent,
De murmures confus qui montent des hameaux,
De cloches de troupeaux, de chants qui se confondent
Avec les chants d'oiseaux.
Marchant sur les tapis d'herbe en fleur et de mousses:
«Ah! dit-il, que ces lieux me gardent à jamais!
La nature a caché ses grâces les plus douces
Sous ses plus hauts sommets.»
Ainsi les noms qu'au ciel la renommée élève
De leur éclat lointain semblent nous consumer,
Jalouse de ses dons, la gloire leur enlève
Tout ce qui fait aimer!