On savait qu'il ne voulait pas se remarier d'un mariage authentique, par des délicatesses de famille et de dynastie; mais on pensait que sensible encore, comme il l'avait toujours été, aux charmes d'une société de femmes, et trop pieux pour avoir une favorite, il serait heureux de trouver, dans un mariage consacré par la religion et avoué par l'usage des cours, une compagne des jours de sa maturité.
L'admiration qu'il avait témoignée pour la belle inspirée devant ses courtisans fut prise par eux pour une inclination naissante. Ils s'étudièrent à la nourrir. Il s'agissait de contrebalancer par un empire de femme, exercé sur le cœur de l'héritier de la couronne, l'empire occulte exercé par une autre femme sur le cœur du roi.
Des intelligences dans les affections des princes sont des influences dans leurs conseils; la politique, sous les apparences de l'amour, assiége même l'oreiller des rois. Une Diane de Poitiers légitime, ou une madame de Maintenon jeune et séduisante, parurent une nécessité de situation au parti royaliste. Ce parti ne pouvait pas choisir une personne plus accomplie pour l'un ou l'autre de ces rôles: Diane de Poitiers n'était pas plus belle, madame de Maintenon pas plus supérieure; mais la jeune fille à qui on destinait leur rôle avait l'innocence qui manquait à l'une, la franchise qui manquait à l'autre.
XXI
On s'étudia, dans cette idée, à multiplier pour le comte d'Artois les rencontres avec la jeune personne qu'il paraissait regarder avec une prédilection toute paternelle. Moins Delphine était confidente de ce plan de cour, plus la séduction était vraisemblable: la plus sûre des coquetteries, c'est l'innocence.
Tout semblait conspirer au succès du plan des courtisans, lorsque enfin le comte d'Artois, ému en apparence de tant de charmes, parut n'éprouver d'autre embarras que celui de déclarer sa tendresse. Ils vinrent en aide à sa timidité; ils lui parlèrent d'un mariage qui concilierait, dans une demi-publicité, sa religion, sa délicatesse de père et de roi futur; ils lui désignèrent la personne pour laquelle des yeux intelligents avaient deviné son attrait; ils lui en firent un éloge qu'ils supposaient déjà gravé en traits plus profonds dans son cœur.
Le comte d'Artois les écouta sans surprise, accoutumé qu'il était par eux à ces sortes de provocations à un mariage d'inclination et de félicité domestique. Mais, comme toujours, ces complaisants s'étaient trompés: le comte d'Artois avait juré au lit de mort de madame de Polastron, son dernier attachement, que nulle autre femme ne la remplacerait jamais dans son cœur, et qu'il allait donner ce cœur à Dieu seul. Il resta religieusement fidèle à ce serment. Il évita même de revoir trop souvent la belle personne pour laquelle on lui avait prêté d'autres sentiments que ceux de l'admiration. Delphine ne connut jamais cette conspiration de cour, fondée sur ses charmes. Elle était trop fière pour consentir à servir d'amorce, même au cœur d'un roi.
XXII
Je revins, peu de temps après cette conjuration de cour, à Paris. J'y revis Delphine et sa mère. Rien ne ressemblait plus alors au poétique encadrement de l'apparition de Terni; la scène avait changé, mais non la personne; les années l'avaient embellie encore. La mère et la fille logeaient à cette époque dans un petit entresol humide et bas de la rue Gaillon, carrefour de rues qui vont des Tuileries au boulevard, pleines de bruit, de mouvement et de boue. Tout attestait dans cette résidence la médiocrité de fortune de la pauvre mère.
Deux chambres basses où l'on montait par un escalier de bois, des meubles rares et éraillés, restes de l'antique opulence, quelques livres sur des tablettes suspendues à côté de la cheminée, une table où les vers de la fille et les romans de la mère, corrigés pour l'impression, révélaient assez les travaux assidus des deux femmes; au fond de l'appartement, un petit cabinet de travail où Delphine se retirait du bruit pour écouter l'inspiration, voilà tout. Ce boudoir ouvrait sur une terrasse de douze pas de circuit, sur laquelle deux ou trois pots de fleurs souffrantes de leur asphyxie recevaient à midi un rayon de soleil entre deux toits, et où les moineaux d'une écurie voisine piétinaient dans l'eau de pluie. Ah! qu'il y avait loin de là aux arcs-en-ciel flottants dans l'atmosphère rose de la cascade du Vellino, et aux collines tapissées de lauriers de cette Tempé de l'Italie!