Ah! qu'un autre te voie, enfant de l'harmonie,
Trouvant que sur les cœurs un empire est trop peu,
Lancer d'un seul regard l'amour et le génie,
La lumière et le feu!
Pour moi, quand ma mémoire évoque ton image,
Je te vois l'œil éteint par la veille et les pleurs,
Sans couronne et sans lyre, et penchant ton visage
Sur un lit de douleurs.
Je t'entends murmurer ces simples cris de l'âme
Que l'amour maternel apprend à ressentir,
Et ces chants du berceau que la plus humble femme
Sait le mieux retentir.
Et je dis dans mon cœur: «Écartez cette lyre!
De la gloire à ce cœur le calice est amer:
Le génie est une âme, on l'oublie; on l'admire,
Elle saurait aimer.»
XIX
Sa double célébrité de beauté et de génie croissait avec les saisons: dès qu'elle paraissait dans les théâtres, dans les fêtes, dans les académies, un murmure d'admiration courait dans la foule, tous les yeux se tournaient vers elle pour la contempler. Les jeunes hommes exaltaient ses charmes, les vieillards la plaignaient d'une célébrité funeste au bonheur. On se demandait avec inquiétude comment une femme, habituée à vivre d'encens dans un monde qui n'était jusque-là qu'un temple pour elle, pourrait se contenter d'un seul cœur et d'une place obscure dans le foyer d'un mari.
Mille bruits couraient sur son mariage; aucuns n'étaient vrais. La gloire attire les yeux, mais fait peur au sentiment; à moins d'être très-inférieur et d'accepter humblement son infériorité, ou à moins d'être très-supérieur et de ne craindre aucune éclipse, on redoute d'épouser ces grandes artistes qui introduisent la publicité dont elles rayonnent dans le ménage, qui ne veut que le demi-jour. On la trouvait trop grande pour la maison d'un époux ordinaire; on rêvait pour elle on ne sait quel sort plus grand que nature. On ne la connaissait pas. Elle ne voulait qu'un cœur; elle savait se proportionner aux plus humbles conditions de la vie commune, pourvu que l'amour, cette poésie du cœur, ne manquât pas à sa destinée.
XX
Quoi qu'il en soit, à l'insu de sa mère et d'elle-même, quelques admiratrices de sa beauté, parmi des femmes de cour et quelques courtisans affairés d'importance, conçurent, dit-on, à cette époque l'idée intéressée de lui faire épouser clandestinement le comte d'Artois, qui fut depuis Charles X.
Ce prince avait eu occasion de voir et d'entendre la jeune fille dans les salons des Tuileries, chez une des femmes de la cour logée au palais; il avait exprimé pour elle une admiration qu'on pouvait prendre pour de l'amour.