V

Ces philosophes de la perfectibilité indéfinie et continue, à force de vouloir grandir et diviniser l'humanité dans ce qu'ils appellent l'avenir, la dégradent et l'avilissent jusqu'à la condition de la brute dans son origine et dans son passé. Si on considère l'idée qu'ils se font et qu'ils veulent nous faire de l'homme au berceau, le véritable nom de leur philosophie ne serait ni le spiritualisme, ni le déisme, ni le panthéisme, ni même le matérialisme; ce serait le végétalisme. Avant de nous engager dans la contemplation de la théologie primitive de l'Inde, qu'on nous permette de confesser nous-même et du même droit que ces philosophes, du droit de nos conjectures et du droit de l'histoire, une philosophie tout opposée.

Séduits par quelques analogies scientifiques encore très-douteuses qui leur montrent dans le travail souterrain des éléments qui composent ce petit globe, et dans quelques cadavres d'animaux antédiluviens, des traces d'élaboration progressive et de ce perfectionnement prétendu ou vrai dans les espèces, ces philosophes ont conclu de la matière à l'âme, et de la pierre à l'homme. Ils ont rêvé qu'à l'origine des choses et des êtres l'homme ne fut lui-même qu'une boursouflure de fange échauffée par le soleil, puis douée d'un instinct qui le force au mouvement sans impulsion, puis de quelques membres rudimentaires qu'une intelligence sourde et obtuse dégageait successivement de la boue pour se créer à elle-même des organes; puis enfin de la forme humaine, se débattant encore pendant des milliers de siècles contre le limon qui résistait au mouvement, puis douée successivement de l'instinct, ce crépuscule de l'âme; de la raison, ce résumé réfléchi de l'instinct; du balbutiement, ce prélude de la parole; et enfin de toutes ces facultés merveilleuses qui font aujourd'hui de l'homme la miniature abrégée et périssable d'un Dieu.

VI

Singulier système qui, pour appuyer une théorie de perfectibilité sans limites, commence la créature qu'elle veut anoblir par la brute; qui déshérite Dieu de son œuvre la plus divine; qui prend pour créateur, à la place de Dieu, une pelletée de boue dans un marécage, un peu de chaleur putride dans un rayon de soleil, un peu de mouvement sans but emprunté aux vents et aux vagues, puis un instinct emprunté à une sourde puissance végétative, puis une intelligence empruntée au temps qui développe et qui détruit tout! et tout cela pour se passer de Dieu, ou pour reléguer Dieu dans l'abîme de l'abstraction et de l'inertie!

Mais cette fange, ce rayon, ce mouvement, cette puissance végétative, qui donc les avait créés avant que votre humanité fangeuse se dégageât de la mare immonde? Sublime imagination de larve, si elle faisait une création, un homme et un Dieu à son image!

Ombres de rêves!

Rêves pour rêves, nous aimerions mieux rêver avec les Brahmanes, ces théologiens philosophes de l'Inde primitive, ces précurseurs de la philosophie chrétienne, nous aimerions mieux rêver que le Créateur, apparemment aussi sage, aussi puissant et aussi bon alors qu'aujourd'hui, a créé dès le premier jour tout être et toute race d'êtres au degré de perfection que comporte la nature de ces êtres ou de cette race d'êtres dans l'économie divine de son plan parfait. Nous aimerions mieux rêver, imaginer et croire que l'homme fut plus doué et plus accompli dans sa jeunesse que dans sa caducité; nous aimerions mieux rêver, imaginer et croire que l'homme, encore tout chaud sorti de la main de Dieu d'où il venait de tomber, encore tout imprégné des rayons de son aurore, instruit par la révélation de ses instincts intellectuels, pourvu d'une science innée plus nécessaire et plus vaste, d'un langage plus expressif du vrai sens des choses, vivait dans la plénitude de vie, de beauté, de vertu, de bonheur, Apollon de la nature devant lequel toute autre créature s'inclinait d'admiration et d'amour.

Nous aimerions mieux rêver, imaginer et croire que l'homme, à cette époque, doué d'une liberté mystérieuse sans laquelle il n'y aurait rien d'actif et de méritoire en lui, aurait abusé de cette liberté morale pour pécher contre son Créateur et contre sa destinée; que cette faute ou cette déchéance successive aurait eu pour conséquence une dégradation et une expiation de l'espèce humaine; que les ténèbres de l'intelligence se seraient épaissies alors sur ses yeux, en ne lui laissant entrevoir pendant longtemps que des lueurs et des mémoires confuses de son état primitif.

Nous aimerions mieux rêver, imaginer ou croire que cette même liberté qui le fit déchoir peut le faire remonter laborieusement à son apogée de créature, non plus innocente, mais pardonnée et réhabilitée; que les ténèbres, le travail, les efforts, les misères, les souffrances, la mort, sont les conditions de l'état présent de l'humanité, et la voie de cette réhabilitation dans la lumière, dans le bonheur et dans l'immortalité.