«La scène est un champ de bataille. Un des combattants, le héros Arjoùn, à l'aspect de ses parents, de ses amis, de ses compatriotes, qu'il faut frapper dans cette guerre civile, sent défaillir en lui son cœur, et préfère recevoir la mort au malheur de la donner. Le demi-dieu Krisna, qui combat à côté d'Arjoùn, mais qui combat avec l'impassibilité divine, gourmande le héros de sa faiblesse. Un dialogue sublime, semblable à ceux de Platon, s'établit entre eux pendant que les deux armées opposées se reposent un instant du meurtre.

XXXIV

—«Que crains-tu?» dit le demi-dieu ou le maître à son élève Arjoùn; «le sage ne s'afflige jamais ni pour les morts ni pour les vivants. J'ai existé de toute éternité, toi aussi, et nous ne pouvons jamais cesser d'exister. Nous nous transformons, mais ce n'est pas mourir; l'âme, dans ces transformations successives, éprouve l'enfance, la jeunesse, la vieillesse, comme nous les éprouvons ici-bas. Celui qui est ferme dans cette foi ne se trouble plus en rien. Ce sont nos organes matériels et passagers qui nous donnent ici ces sensations du chaud et du froid, du plaisir ou de la douleur; mais ces choses n'existent pas en elles-mêmes. Apprends que celui par qui toutes choses ont été créées est incorruptible, immuable, inaltérable, et que rien ne peut détruire ou modifier ce qui n'est pas susceptible de destruction. L'âme qui habite ces corps sur lesquels tu pleures est incorruptible, impérissable, incompréhensible comme son auteur. L'âme ne peut ni tuer ni être tuée: de même que l'homme rejette ses vieux vêtements, en revêt de neufs, de même l'âme, ayant dépouillé sa vieille forme, en prend une nouvelle. Le fer ne peut la diviser, ni le feu la brûler, ni l'eau la corrompre, ni l'air l'altérer... Mais, soit que tu penses qu'elle meurt avec le corps, soit que tu la croies, comme moi, éternelle, ne t'afflige pas: toutes les choses qui ont un commencement ont une fin, et les choses sujettes à la mort doivent avoir un régénérateur. L'état précédent des êtres est inconnu, leur état actuel est visible, leur état futur est un mystère. Ne consulte pas tes vaines opinions ou tes vaines terreurs; ne consulte que ta conscience et ton devoir, qui te commandent de mourir pour tes frères et pour la cause de ton peuple. Peu importe l'événement, que tu sois vaincu ou vainqueur: la vertu est dans l'acte, et non dans ce qui résulte de l'acte. Celui-là seul est véritablement sage et sanctifié qui a renoncé à tout fruit temporel de ses actes; il est délivré des liens de la matière; il vit déjà dans les régions de l'immuable félicité!»

XXXV

—«Et à quel signe,» lui demande son élève et son interlocuteur Arjoùn, «distinguerai-je cet homme sage et divinisé qui est déjà absorbé, vivant, dans la contemplation des choses immuables? Où demeure-t-il? Comment peut-il vivre et agir encore ici-bas?»

—«Écoute,» répond le maître divin, «celui-là est affermi dans la sainteté et dans la lumière qui balaye son cœur de tout autre désir que la contemplation de Dieu et de soi-même, qui ne se réjouit ou ne s'attriste ni de ce qu'on appelle bien ni de ce qu'on appelle mal terrestre; celui-là est affermi dans la sainteté et dans la vérité qui peut replier en Dieu tous ses désirs, comme la tortue replie à volonté tous ses membres sous son écaille. L'homme affamé ne pense qu'aux aliments qui peuvent rassasier sa faim, mais l'homme sage oublie la faim elle-même, pour se nourrir seulement de son Dieu!

«L'insensé dominé par ses passions ne rêve que dans la nuit du temps, où toutes les choses dorment dans les songes; le sage ou saint ne veille que dans le jour de l'éternité, où toutes les choses veillent; et quand il meurt au monde, il est absorbé dans la nature incorporelle de Dieu!

«Mais ce dépouillement de la forme infirme et mortelle,» poursuit le philosophe divin, «ne peut s'accomplir dans l'inaction. Ce monde plein de travaux a été créé pour d'autres devoirs encore que la contemplation passive de la Divinité. Abandonne donc, ô mon fils, tout motif personnel, et accomplis tes devoirs par le seul amour du bien.»

XXXVI

Voilà pour la piété. Écoutez maintenant pour la charité: «Servez-vous les uns les autres, et vous parviendrez à la félicité. Celui qui ne prépare ses aliments que pour lui mange le pain du péché. Tout être qui a vie est produit par le pain qu'il mange; le pain est produit par la pluie; la pluie est produite par la prière qui l'implore; la prière est produite par les bonnes œuvres; les bonnes œuvres sont produites et données à l'homme par Brahma (nom de Dieu).