Un admirable écrivain qui vient d'adresser à mon nom, dans la Presse, un hymne à l'amitié déguisé sous la forme d'une critique, me reproche d'avoir désespéré du monde, d'avoir découragé l'esprit humain de sa sainte aspiration au progrès, d'avoir exhumé, dans une lecture de l'Imitation et ailleurs, ce qu'il appelle les miasmes méphitiques du moyen âge, d'avoir désossé l'homme de ses forces et de sa virilité, en lui enlevant les mirages, selon nous très-dangereux, d'un progrès indéfini et continu sur ce petit globe.
Nous lui répondrons incessamment entre deux Entretiens littéraires, ou même dans un des Entretiens littéraires que nous publions; car M. Pelletan, qui parle comme Platon, a le droit de rêver comme lui de beaux rêves. Mais nous, hélas!... il y a longtemps que nous sommes réveillé!... Nous croyons plus beau et plus viril de regarder en face le malheur sacré de notre condition humaine que de le nier ou d'en assoupir en nous le sentiment avec de l'opium. Ce suc de pavots, quelque bien apprêté qu'il soit, et M. Pelletan l'apprête en grand poëte, n'est bon qu'à donner les délires de la perfectibilité indéfinie et de la félicité sans limites sur une terre qui ne fut, qui n'est et qui ne sera jamais qu'un sépulcre blanchi entre deux mystères!
Du progrès local, relatif et borné, oui! Du progrès indéfini et continu, non! Rien n'est illimité dans notre petite espèce, bornée à un éclair de durée, à un atome d'espace, à une pincée de poussière. De l'utopie avec les idées, passe encore; mais de l'utopie avec la nature! Oh! les éléments mêmes se moqueraient de nous. Ce genre d'utopie me rappelle les fossoyeurs d'Hamlet, qui jouent aux osselets dans leur cimetière avec les crânes vides et déterrés des morts. Respectons nos belles destinées futures là-haut, mais ici respectons au moins notre néant!
Un historien dont l'érudition nourrit le bon sens, et dont le bon sens se relève quand il le faut jusqu'à la poésie, ce bon sens transcendant de l'imagination, M. Thierry, nous fournit une frappante et pathétique image de cette condition transitoire des civilisations humaines. M. Pelletan aime les images, et il a raison: dire n'est rien, peindre est tout en fait de style; les images sont les gravures de l'idée; ce qui n'est pas représenté n'est pas dit. Voici l'image de M. Thierry:
«Tu te souviens peut-être, ô roi,» dit un chef saxon à son prince, «de ce qui arrive quelquefois dans les jours d'hiver quand tu es assis à table avec tes capitaines, qu'un bon feu brille dans le foyer, que la salle est chaude, mais qu'il pleut, qu'il neige et qu'il gèle au dehors. Vient un petit oiseau qui traverse la salle à tire-d'aile, entrant par une porte, sortant par l'autre: l'instant de ce trajet est plein de douceur pour lui, il ne sent plus ni pluie, ni vent, ni frimas; mais cet instant est fugitif, l'oiseau disparaît en un clin d'œil, et de l'hiver il repasse dans l'hiver! Telle me semble la vie des hommes sur cette terre, et sa durée d'un moment, comparée à la longueur du temps qui la précède et qui la suit: de l'hiver il repasse dans l'hiver.»
L'air extérieur, la pluie, la neige, le vent, les frimas, c'est la condition de l'homme; la salle chaude et abritée, c'est le progrès; l'oiseau, c'est la civilisation qui traverse un moment cette douce température, mais qui, hélas! ne s'y repose pas longtemps, et qui, poursuivie par l'instabilité humaine, repasse de l'hiver dans l'hiver.
Jetons du bois dans le foyer, et prions Dieu que la lumière et la chaleur durent, dirai-je à M. Pelletan; mais ne flattons pas le pauvre oiseau qui passe, et ne croyons à l'éternité de rien ici-bas, pas même de nos songes!
Lamartine.
Paris, le 20 mars 1856.