Si la mer est vide, on songe à l'espace qu'aucun compas ne circonscrit, domaine incommensurable du vent qui laboure ses vagues pour on ne sait quelle moisson de vie ou de mort.—Émotion!

Si l'œil cherche à sonder le lit murmurant de ces vagues, on songe à la profondeur des abîmes qu'elles recouvrent, aux monstres qui bondissent, ou rampent, ou nagent dans les mystères de ce monde des eaux.—Émotion!

Enfin, si on calcule par la pensée l'incalculable ondulation de ces vagues succédant aux vagues qui battent depuis le commencement du monde, de leur flux et de leur reflux, les falaises dont les granits pulvérisés sont devenus un sable impalpable à ces frôlements de l'eau, on s'égare dans la supputation des siècles et on a quelque sentiment de l'éternité.—Émotion!

IX

Toutes ces émotions éparses ou réunies forment pour l'homme la poésie de la mer; elles finissent par donner au contemplateur le vertige de tant d'impressions. Il s'assoit sur le rivage élevé des mers, comme dit Homère, et il demeure seul, immobile et muet, à regarder et à écouter les flots; et s'il essaye, en présence d'un tel spectacle, de se parler à lui-même, il cherche involontairement une langue qui lui rappelle la grandeur, la profondeur, la mobilité, le sommeil, le réveil, la colère, le mugissement, la cadence de l'élément dont son âme, à force d'émotions montées de l'abîme à ses sens, contracte un moment l'infini. L'homme ne parle plus alors; il s'exclame, il gémit, il pleure, il s'exalte, il frissonne, il jouit, il tremble, il s'anéantit, il se prosterne, il adore, il prie; il chante le Te Deum de la grandeur de Dieu et de la petitesse de l'homme, et son chant prend instinctivement la symétrie, la sonorité, la majesté, la chute et la rechute des vagues. Ses vers se façonnent et s'harmonisent sur la succession et sur l'alternation des ondes par le rhythme, c'est-à-dire par la mesure musicale des mots. Mais le cœur de l'homme lui-même n'est-il pas un organe rhythmé?....

X

Si nous parcourions ainsi successivement tous les phénomènes du monde visible ou du monde social, nous trouverions partout des éléments sans nombre de poésie cachés aux profanes dans toute la nature, comme le feu dans le caillou. Tout est poétique à qui sait voir et sentir. Ce n'est pas la poésie qui manque à l'œuvre de Dieu, c'est le poëte, c'est-à-dire c'est l'interprète, le traducteur de la création.

Mais que serait-ce si nous parcourions la gamme entière de l'âme humaine depuis l'enfance jusqu'à la caducité, depuis l'ignorance jusqu'à la science, depuis l'indifférence jusqu'à la passion, pour y décerner d'un coup d'œil ce qui est du domaine de la poésie de ce qui est du domaine de la prose? Nous trouverions partout que c'est l'émotion qui est la mesure de la poésie dans l'homme; que l'amour est plus poétique que l'indifférence; que la douleur est plus poétique que le bonheur; que la piété est plus poétique que l'athéisme; que la vérité est plus poétique que le mensonge; et qu'enfin la vertu, soit que vous la considériez dans l'homme public qui se dévoue à sa patrie, soit que vous la considériez dans l'homme privé qui se dévoue à sa famille, soit que vous la considériez dans l'humble femme qui se fait servante des hospices du pauvre et qui se dévoue à Dieu dans l'être souffrant, vous trouveriez partout, disons-nous, que la vertu est plus poétique que l'égoïsme ou le vice, parce que la vertu est au fond la plus forte comme la plus divine des émotions.

XI

Voilà pourquoi les vrais poëtes chantent la vérité et la vertu, pendant que les poëtes inférieurs chantent les sophismes et le vice. Ces poëtes du vice sont de mauvais musiciens qui ne connaissent pas leur instrument. Ils touchent la corde fausse et courte, au lieu de la corde vraie et éternelle. Ils se trompent même pour leur gloire. À talent égal, le son que rend l'émotion du bien et du beau est mille fois plus intime et plus sonore que le son tiré des passions légères ou mauvaises de l'homme; plus il y a de Dieu dans une poésie, plus il y a de poésie, car la poésie suprême c'est Dieu. On a dit: Le grand architecte des mondes; on pouvait dire: Le grand poëte des univers!