XII
Si maintenant on nous interroge sur cette forme de la poésie qu'on appelle le vers, nous répondrons franchement que cette forme du vers, du rhythme, de la mesure, de la cadence, de la rime ou de la consonnance de certains sons pareils à la fin de la ligne cadencée, nous semble très-indifférente à la poésie, à l'époque avancée et véritablement intellectuelle des peuples modernes.
Nous dirons plus: bien que nous ayons écrit nous-même une partie de notre faible poésie sous cette forme, par imitation et par habitude, nous avouerons que le rhythme, la mesure, la cadence, la rime surtout, nous ont toujours paru une puérilité, et presque une dérogation à la dignité de la vraie poésie.
N'est-il pas puéril en effet, n'est-ce pas un peu jeu d'enfant, que cette condition arbitraire et humiliante de la prosodie des peuples consiste à faire marcher l'expression de sa pensée sur des syllabes tour à tour brèves et longues, comme une danseuse de ballets qui fait deux petits pas, puis un grand, sur ses planches? N'est-il pas puéril que la poésie consiste à couper son sentiment dans toute sa fougue en deux hémistiches d'égale dimension, comme si les vibrations de l'âme étaient parallèles, et que la passion, l'amour, l'adoration, l'enthousiasme dussent être coupés par la césure, comme l'archet du chef d'orchestre coupe l'air en deux pour l'exécutant? Enfin, comme si la pensée ne pouvait s'élancer de la terre au ciel à moins d'attacher sous le nom de rime à chacun de ses vers deux consonnances métalliques, comme la bayadère de l'Inde attache deux grelots à ses pieds pour entrer et pour adorer dans le temple?
En vérité, quand l'homme est arrivé à l'horizon sérieux de la vie par les années et par la réflexion, il ne peut s'empêcher d'éprouver une certaine honte de lui-même et un certain mépris de ce qu'on appelle si improprement encore les conditions de la poésie. Quoi! la poésie ou l'émotion par le beau, la poésie, cette essence des choses contenue dans une certaine proportion en toute chose créée par Dieu, la poésie cessera d'être ce qu'elle est, parce que le poëte doué de ce sens sublime, l'émotion par le beau, ne consentira pas à ravaler ce sens intellectuel à une puérile symétrie et à une vaine consonnance de sonorité? Il faudrait rougir du nom de poëte, le plus beau des noms de l'homme dans la région des âmes.
XIII
Nous concevons le vers, à l'origine des littératures, quand l'intelligence pure était moins dégagée des sens.
L'homme est composé de sens et d'esprit. La sensualité et l'intellectualité de son être devaient s'associer à un certain degré dans son langage poétique. La partie sensuelle ou musicale de ce langage poétique devait peut-être prédominer alors sur la partie intellectuelle et immatérielle de la pensée. Le son pouvait prévaloir sur le sens.
Ce fut l'époque où la sensualité populaire inventa les rhythmes, les cadences, les intercadences, les césures, les nombres, les hémistiches, les strophes, les rimes. L'habitude de n'entendre ou de ne lire jamais la poésie que dans ces formes sonores et symétriques fit confondre la poésie avec le vers, la liqueur avec le vase, la matière avec le moule. De là ce préjugé qui nous domine encore; mais il est à demi vaincu. La poésie arrivée à son âge viril dépouille ces langes de sa puérilité.