Parmi les grands écrivains poëtes, les uns par impuissance, les autres par dédain, se sont dispensés avec bonheur de la forme des vers; ils n'en ont pas moins inondé l'âme de poésie. Platon, Tacite, Fénelon, Bossuet, Buffon, Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, Chateaubriand, madame de Staël, madame Sand en France, une foule d'autres en Allemagne et en Angleterre, ont écrit des pages aussi émouvantes, aussi harmonieuses et aussi colorées que les poëtes versificateurs de nos temps et des temps antérieurs. On peut même affirmer sans scandale qu'il y a plus de véritable poésie dans leur prose qu'il n'y en a dans nos vers, parce qu'il y a plus de liberté. La difficulté vaincue, qui n'est plaisir que pour les esprits plus géomètres qu'enthousiastes, n'est pas plaisir pour l'ignorant. La masse des lecteurs ne s'inquiète pas de l'effort, mais de l'effet; la foule veut sentir, et non s'étonner: de là le discrédit croissant du vers et de la rime, qui ne nous semblent plus que des jeux de plume ou d'oreille. De là aussi ce blasphème inintelligent de Pascal, qui, confondant le rimeur et le poëte, osait écrire «qu'un poëte était à ses yeux aussi méprisable qu'un joueur de boule.» Mot vrai, s'il s'appliquait à l'assembleur de mètres et de rimes; mot absurde et blasphématoire du chef-d'œuvre de Dieu, s'il s'appliquait au vrai poëte, c'est-à-dire à celui qui achève la création en la contemplant, en l'animant et en l'exprimant.

XV

Un mot maintenant sur ce qu'on appelle les différents genres de poésie d'école.

Ce n'est pas le genre en ceci qui décerne la primauté, c'est le génie. Cependant ou peut, si l'on veut, classer les genres de poésie par leur nature. Moins il y aura de sensualisme dans le poëte, plus le poëte sera véritablement spiritualiste, c'est-à-dire surhumain.

Ainsi, les premiers des poëtes sont évidemment les lyriques, c'est-à-dire ceux qui chantent, parce que leur poésie est plus spiritualiste que celle des autres poëtes, et parce qu'elle s'adresse exclusivement à la plus haute des facultés humaines: l'enthousiasme.

Après eux, et d'après le même principe de plus ou moins pure spiritualité dans l'œuvre, viennent les poëtes épiques, c'est-à-dire les poëtes qui racontent, parce que leurs poëmes s'adressent principalement à une faculté secondaire de l'esprit humain: l'intérêt pour les aventures de la vie héroïque ou nationale.

Puis viennent en troisième ordre, et toujours d'après le même principe de la plus ou moins pure intellectualité de l'œuvre, les poëtes dramatiques, c'est-à-dire ceux qui représentent dans leur poésie, à l'aide de personnages parlant et agissant sur la scène, les péripéties de la vie humaine, publique ou privée.

Pourquoi ce genre de poésie, qui comparaît le plus souvent sur nos théâtres devant le peuple, est-il inférieur aux deux autres? Parce qu'il s'adresse spécialement aux deux facultés inférieures de l'esprit humain: la curiosité et la passion.

Pourquoi encore? Parce qu'il est celui de tous ces genres de poésie qui se suffit le moins à lui-même, qui vit le moins de sa propre substance, et qui emprunte le plus de secours matériels aux autres arts pour produire son effet sur les hommes.

Il faut au poëte dramatique, pour émouvoir de toute sa puissance le cœur humain, un théâtre, une scène, des décorations, des musiciens, des peintres, des acteurs, des costumes, des gestes, des paroles, des larmes feintes, des déclamations, des cris simulés, du sang imaginaire, mille moyens étrangers à la poésie elle-même. Il ne faut au poëte lyrique ou au poëte épique qu'une goutte d'encre au bout d'un roseau ou d'une plume pour tracer, évoquer, immortaliser sur un papyrus ou sur une page, l'enthousiasme, l'intérêt, la prière, les larmes éternelles du genre humain.