XVI
Nous savons bien, nous le répétons encore, qu'en dehors de cette supériorité ou de cette infériorité relative des genres dans la poésie, il y a la supériorité ou l'infériorité des poëtes, qui dément souvent cette classification par la souveraine exception du talent; que tel poëte épique, comme Homère, par exemple, est égal ou supérieur à tel poëte lyrique, comme Orphée; que tel poëte dramatique, comme Shakspeare, par exemple, dépasse tous les poëtes épiques des temps modernes, et contient, dans son océan personnel de facultés poétiques, l'hymne, l'ode, le récit, le drame, la tragédie, la comédie, l'élégie, tout ce qui vibre, tout ce qui pense, tout ce qui chante, tout ce qui agit, tout ce qui pleure, tout ce qui rit dans le cœur de l'homme aux prises avec la nature.
J'ai tort d'avoir écrit tout ce qui rit, car le rire n'est pas du domaine de la poésie telle qu'elle doit être entendue. Même quand on rit en vers, non-seulement le rire n'est jamais poétique, mais encore il est l'opposé de toute poésie, car il est l'inverse de tout enthousiasme et de toute beauté. Le rire est une des mauvaises facultés de notre espèce; c'est l'expression du dénigrement, de la moquerie, de la vanité cachée, et d'une maligne satisfaction de nous-mêmes en surprenant nos semblables en flagrant délit de ridicule. Le rire est amusant, mais il n'est pas sain. Les grands comiques peuvent avoir le génie de l'infirmité humaine; ils peuvent être de grands peintres, ils ne sont jamais des poëtes, si ce n'est par hasard dans l'expression. Le rire est la dernière des facultés de l'homme. L'envie rit, la malignité rit, l'ironie rit, le mépris rit, la foule rit dans ses mauvais jours; jamais la bonté, jamais la pitié, jamais l'amour, jamais la piété, jamais la charité, jamais la vertu, jamais le génie, jamais le dévouement, jamais la sagesse. Malheur au peuple athénien qui riait de tout, même de ses gloires et de ses malheurs!
Passez-moi cette imprécation contre le rire en poésie. On ne rit pas au ciel. Satan seul rit quand l'homme tombe. Le beau et le saint sont sérieux. Il s'agit du beau.
XVII
Un mot maintenant sur nos divisions dans ce livre.
Le titre et la forme d'entretien que nous avons donnés à ce Cours familier de littérature universelle, disent assez d'eux-mêmes que nous ne procéderons pas toujours méthodiquement dans cet inventaire des œuvres intellectuelles de l'homme; mais que, pour éviter la monotonie, la satiété et l'ennui, ces fléaux de l'étude, nous passerons quelquefois d'un siècle à l'autre, d'un homme à l'autre, d'un livre à l'autre, avec la logique secrète des analogies, mais aussi avec la liberté de la conversation. L'ordre des matières, qui est le fil dans le labyrinthe, n'en sera toutefois brisé qu'en apparence pour l'ouvrage tout entier; car nous aurons soin de ne point entre-croiser, dans le même entretien, des sujets appartenant à des temps, à des nations, à des auteurs différents, ce qui jetterait la confusion dans l'ouvrage, mais de consacrer chaque entretien tout entier ou plusieurs entretiens à un seul et même sujet; nous placerons en tête ou en marge de chacun des entretiens l'époque à laquelle il se rapporte, en sorte qu'à la fin du Cours chacun des lecteurs pourra, en faisant relier ensemble les livraisons, rétablir sans peine l'ordre chronologique, interverti un moment pour la liberté et pour l'agrément de la conversation littéraire.
XVIII
Un sujet aussi vaste que l'inventaire de toutes les littératures comporte essentiellement quelques-unes de ces grandes divisions qui sont la distribution de la lumière entre les différentes parties d'un même sujet.
Notre procédé, à cet égard, ne sera pas celui de la science systématique et arbitraire qui divise par genres; il sera celui de la nature, qui procède par succession de temps et qui divise par époques.