III
Le troisième chant est rempli tout entier par cette lutte de dévouement entre le père, la mère et la fille, qui revendiquent tous le droit et le devoir de mourir pour sauver la famille.
«Seule je vous sauverai tous, dit la jeune fille. Pourquoi désire-t-on des enfants? Parce qu'ils doivent se dévouer pour leurs parents. Ici-bas, ou là-haut dans l'autre vie, le fils expie les fautes de son père: n'est-il pas appelé, dans les livres sacrés, Celui qui est le sauveur de l'âme de son père? Mais, voyez mon frère, c'est un tout petit enfant! Si tu pars pour le séjour céleste, ô ma mère! cette fleur innocente se fanera sur sa tige; s'il monte dans le ciel avant le temps, nos ancêtres seront privés du sacrifice qu'il leur doit, et ils en seront affligés. En te préservant toi-même, ô père! tu sauves à la fois toi, ma mère et mon frère, et les sacrifices se renouvelleront à jamais dans la famille..... Ton fils, c'est toi-même! ton épouse, c'est l'âme de ton âme! ta fille, seule, est l'occasion de tes peines. Ah! permets-moi de mourir pour toi et pour eux. Songes-y: quelle horrible situation pour nous si, après ta mort, il nous faut mendier le pain de l'étranger et dévorer l'aumône avec des chiens affamés!»
IV
Ces paroles redoublent les larmes et les sanglots du père, de la mère et de la jeune fille. À ce spectacle le petit enfant, ému des larmes dont il ne comprenait qu'à demi la cause, et anticipant par son émotion sur l'âge où il pourrait défendre son père, sa mère et sa sœur, bégaya, dit le poëte, ces mots à peine articulés en courant de l'un à l'autre:
«Ne pleure pas, ô mon père! ne pleure pas, ô ma mère! ô ma sœur, ne pleure pas!» Et, brandissant dans sa main, au lieu d'arme, un brin d'herbe qu'il venait de cueillir: «C'est avec cela que je veux le tuer, s'écriait-il, le géant qui dévore les hommes!»
Astyanax, dans Homère, jouant avec le panache du casque de son père qui va mourir, ne présente ni un spectacle plus naïf, ni un contraste plus touchant. Mais le cri de l'enfant du brahmane, voulant combattre avec le brin d'herbe le géant meurtrier de sa famille, vibre plus avant et plus puissamment dans le cœur. Astyanax joue avec la mort qu'il ne voit pas; l'enfant du brahmane la brave et la défie pour sauver son père; l'instinct n'est plus seulement de l'instinct dans le poëme indien, il est déjà de la tendresse, de l'héroïsme et de la sainteté. Homère n'est que pittoresque; le poëte indien est spiritualiste.
On s'émeut d'admiration avec le Grec, on se sanctifie avec l'Indien.
Ce poëme, qui n'a été traduit que partiellement de la langue sacrée des Indes, se termine par le dévouement des hôtes du brahmane, par la délivrance de la famille et par la punition du tyran.
Mais nous allons lire et commenter avec vous un chef-d'œuvre de poésie à la fois épique et dramatique, qui réunit dans une seule action ce qu'il y a de plus pastoral dans la Bible, de plus pathétique dans Eschyle, de plus tendre dans Racine. Ce chef-d'œuvre est Sacountala.