«Honte à la vie! disait le père, elle est la racine de tous les maux; la vie n'est qu'une puissante faculté de douleur... Je t'ai dit autrefois, ô noble prêtresse, mon épouse, ces mots dont tu te souviens: Fuyons vers le lieu où la paix habite!—Tu m'as répondu: Je suis née ici, j'y ai grandi; restons dans la demeure de mon père!... Infortunée, tu insistas pour ne point abandonner ces lieux, mes prières ne purent te convaincre; bientôt ton père est remonté aux cieux, ta mère l'a suivi, tous tes parents sont morts!... Maintenant c'est l'heure de ma mort qui approche, je mourrai; je ne puis sauver une vie lâche et criminelle en laissant mourir un des miens à ma place!... Femme pieuse, toi que je vénère à l'égal de ma propre mère; épouse chaste et dévouée à tous les devoirs, toi que les dieux m'ont envoyée pour être mon amie, toi que tes parents m'ont accordée pour compagne de ma demeure, toi mon souverain bien, toi mère de mes enfants, je ne puis te livrer à la mort, ô toi qui es si bonne, si tendre, si innocente de tout mal!

«Et mes enfants? et mon petit enfant, le laisserai-je immoler dans son bas âge, lui dont le plus léger duvet ne couvre pas encore les joues?

«Et ma fille? elle que le pur esprit Brahma a formée de ses mains pour la maison d'un époux, elle qui me fait participer par sa pureté, moi et mes ancêtres, à sa virginité; elle aussi pure que le jour où elle fut engendrée, elle qui porte dans son sein une longue postérité et des mondes à venir? Non, non, je ne l'abandonnerai pas.

«Mais si je m'immole moi-même, je ne puis, sans que mon cœur se déchire, m'élancer vers un autre monde. Comment vivront-ils si je leur manque? Je suis plongé dans un abîme d'anxiété, ô douleur! Où trouver un asile pour moi et les miens? Ah! il vaut mieux mourir tous ensemble!»

II

Ici finit le premier chant du Brahmane. Le second chant s'ouvre par le discours sublime, touchant et sentencieux de la femme, qui, à l'inverse des amis de Job, cherche à consoler son époux, et à le convaincre qu'elle seule doit mourir à sa place. Pour avoir une idée de l'élévation, de la sainteté des sentiments qui animaient cette société conjugale des Indes primitives, il faudrait lire en entier cette admirable apostrophe de l'épouse à l'époux:

«Il ne faut pas te lamenter ainsi, lui dit-elle, comme un homme de caste vulgaire. Tous les hommes marchent vers la mort; c'est l'ordre inévitable de la nature. Un homme doit-il se plaindre de ce qui est la nécessité de tous? L'homme, pour le salut de son âme, désire une épouse, un fils, une fille: tu les as. Modère ta douleur, c'est à moi de m'offrir au meurtrier, c'est le sublime devoir de l'épouse; elle doit jusqu'à sa vie au bonheur de l'époux. Une fois le sacrifice accompli, tu vivras paisible ici-bas; je vivrai éternellement dans le ciel, et j'acquerrai dans ce monde la gloire du devoir accompli. Je t'ai donné tout ce que peut donner une femme à un homme: un amour, un fils, une fille; ma dette est payée. Tu peux nourrir et protéger ces deux enfants; je suis incapable par mon sexe de le faire... Ainsi que les oiseaux dans leur faim s'ébattent sur la semence qu'on a répandue sur un champ, ainsi les hommes s'approchent d'une pauvre femme privée de son époux... S'ils m'obsèdent de leurs prières, serai-je coupable de me maintenir toujours dans cette rectitude de conduite que toute âme vertueuse doit suivre?... Et cette jeune fille, la seule de sa race, la vierge pure de toute souillure, comment la conduirai-je dans cette route illustrée par son père et par ses aïeux? Elle deviendra peut-être la proie des hommes pervers, qui ne respecteront pas sa mère; ils m'éloigneront, ils voudront connaître et profaner les mystères des saintes écritures qui leur sont interdites, et, si je veux la défendre, ils me la raviront par violence, comme les hérons ravissent les prémices des sacrifices offerts et laissés sur l'autel désert!... Hélas! ils périront privés de leur mère, nos deux chers enfants, ainsi que les poissons meurent privés d'eau dans le lit du fleuve desséché.

«.....J'ai goûté les félicités de la vie, j'ai accompli ma destinée, je t'ai donné une postérité.

«.....Si je meurs, tu trouveras une autre mère pour tes enfants: ce n'est pas un crime pour l'homme d'épouser une autre femme; mais les femmes qui s'engagent dans de secondes noces commettent un grand crime. Sauve-toi, sauve tes descendants, sauve ton fils et ta fille!»

Elle dit, son mari la serre contre son cœur, et leurs larmes se confondent en une seule eau en coulant lentement de leurs yeux.