Cette littérature sacrée de l'Inde a, de plus, un caractère qui la rapproche de la littérature hébraïque; elle est exclusivement religieuse. Tout poëme est un symbole qui revêt un dogme; tous les vers sont des ailes qui emportent l'âme au-dessus de la terre. On peut comparer ces poëmes à de grands sacrifices où l'imagination, le sentiment, le génie du poëte se consument d'enthousiasme sur le bûcher, pour illuminer les hommes et honorer le ciel.
Lamartine.
Ve ENTRETIEN.
I
Commençons cet entretien par l'analyse d'un petit drame philosophique et moral, jeté comme une arabesque sur les pages de ce vaste poëme du Mahabarata, épisode qui ne dépasse pas les limites de quelques minutes d'attention, et qui ressemble plus à un apologue humain qu'à un chant épique. Il est intitulé le Brahmane infortuné. Le poëte est inconnu. Lisons:
Pendant les guerres entre deux peuplades dont l'une est exterminée, un pauvre brahmane reçoit par charité, dans sa maison, deux jeunes vaincus et leur mère, qui cherchent à se dérober aux vainqueurs; la ville qu'habitait le pauvre brahmane était gouvernée par Bahas, chef cruel qui avait imposé un tribut de sang à la contrée soumise. Chaque jour on devait lui amener un des principaux habitants à immoler à sa vengeance. Il était permis aux esclaves de racheter leurs maîtres en mourant pour eux, aux enfants de satisfaire au tyran en s'offrant à la mort à la place de leur père. Ici commence le récit dialogué du poëte épique:
«Un soir, Kounti, la mère fugitive que le brahmane avait recueillie, était restée seule à la maison avec un de ses fils, nommé Bhima, pendant que les autres enfants étaient allés mendier leur nourriture dans la ville. Tout à coup elle entend des gémissements et des lamentations retentir sourdement dans l'appartement du brahmane, son hôte.
Quand ses fils furent rentrés: «Mon fils,» dit-elle à Bhima, «nous habitons en sûreté et en paix la maison de ce vénérable prêtre; tous les jours je me demande à moi-même: Comment pourrons-nous reconnaître les services que nous devons à sa demeure? car on n'est vraiment homme qu'en se souvenant des bienfaits, et en payant deux fois le prix de ce que les autres nous ont fait de bien!.... Voilà pourquoi, ô mon fils, je voudrais tant connaître la cause de la douleur qui afflige le brahmane, et soulager la peine de cette maison.»
«Oui, ma mère,» dit Bhima, «sachons la cause de cette douleur; rien ne me coûtera pour la soulager.»
C'est ainsi que la mère et le fils parlaient, quand les sanglots du brahmane et les plaintes de sa femme éclatent avec un cri déchirant; aussitôt Kounti s'élance dans l'appartement d'où sortent les voix: ainsi la génisse accourt aux cris de son nourrisson. Elle voit le brahmane, sa femme, son fils et sa fille dans la stupeur; le père inclinait sa tête vers le sol.