«Va,» dit-elle à une esclave confidente, «et informe-toi quel est ce conducteur de chars que j'ai vu assis sur son siége avec une apparence grossière et un bras plus court que l'autre.»
L'esclave obéit, porte et reporte des messages scrutateurs au héros soupçonné sous son déguisement. Tantôt Damayanti espère, tantôt elle retombe dans ses doutes et son anxiété. Elle renvoie mille fois l'esclave confidente pour interroger tantôt Nala lui-même, tantôt ses compagnons de voyage. Des demi-mots révélateurs s'échangent peu à peu entre l'esclave et le héros. Il pleure en entendant l'esclave qui lui peint les angoisses et l'amour fidèle de l'épouse abandonnée par l'époux. «Ô femme, aux cheveux noirs comme la nuit,» dit-il en s'adressant par une apostrophe involontaire à Damayanti, «ne t'indigne pas contre l'homme infortuné, privé de sa raison, qui cherchait en vain la nourriture de sa femme et la sienne, et à qui des oiseaux néfastes venaient d'enlever jusqu'à son manteau; si tu vois jamais revenir ton époux, dépouillé de l'empire, indigent, dévoré de remords, ah! ne le repousse pas de ton sein!
«Arrêtons-nous ici,» dit en s'interrompant le savant traducteur de cet épisode, «et admirons la délicieuse et touchante naïveté du poëte, qui tantôt rappelle la majesté d'Homère, tantôt la sublimité de la Bible. Cette poésie indienne est vivante; dans ses veines circule une séve ardente et riche, le feu créateur: ainsi se répand dans les feuilles et dans les fleurs du palmier de ces climats ce suc vigoureux qui fait végéter l'arbre, renouvelle sa tige, et se transforme en liqueur enivrante. Tout y est passionné, mais calme; la raison y plane sur la passion; tout y est naïf comme la nature surprise dans ses cris les plus spontanés: jamais elle n'inspira à une poésie des accents plus vrais et plus intimement émanés de l'émotion et de la conscience. Faisons des vœux, ajoute-t-il, pour que cette poésie nouvelle, à force d'être antique, et qui présente des traits de ressemblance et souvent de supériorité avec la poésie des Grecs, soit associée un jour à ces œuvres de la Grèce dans l'enseignement de la jeunesse.» Nous disons comme lui.
XXXVII
Une série d'épreuves naïvement ingénieuses, tentées sur le cœur de son époux par Damayanti, pour forcer Nala de confesser son vrai nom, rappelle celle que Pénélope fait subir à Ulysse, dans l'Odyssée, avant de le reconnaître pour son mari. La plus touchante de ces épreuves est celle de ses deux petits enfants qu'elle lui envoie en apparence, sans intention, par l'esclave confidente. À leur aspect, le cœur de Nala se brise et s'ouvre; il jette le cri du père et laisse échapper à demi le cri de l'amant. «Ô esclave,» dit-il à la nourrice, «ne t'étonne pas de ces larmes qui montent à mes yeux: ces enfants ressemblent à mes deux petits enfants! J'ai pleuré, dans la surprise que m'a causée cette ressemblance née du hasard.»
Enfin, les deux époux sont mis en présence l'un de l'autre sous les yeux du père et de la mère de Damayanti. Leur dialogue et leur reconnaissance, toujours ambigus et suspendus par la transformation du héros en conducteur de chars, n'ont ni modèle ni imitation dans le pathétique d'aucune littérature. Nala reproche à son épouse d'avoir songé à se choisir un autre époux. Elle lui avoue que cette faute apparente n'était que la ruse de son amour pour le forcer par la jalousie à se découvrir. Les dieux, par une pluie de fleurs qui tombe miraculeusement du ciel sur l'épouse, attestent la pureté de Damayanti. Nala reparaît sous sa vraie forme et sous sa beauté primitive. «La femme aux joues vermeilles attire sur son sein la tête de son bien-aimé; elle soupire et sourit à la fois; ils passent la nuit à se redire comment ils avaient erré sans guide, sans vêtement et sans nourriture, dans la forêt.»
XXXVIII
Nala, purifié de ses fautes par le pardon de l'amour, rentre, suivi de Damayanti, de ses enfants et de ses serviteurs, dans ses États. Il les reconquiert dans une bataille sur un frère usurpateur. Après avoir vaincu, il pardonne, et donne à ce frère la moitié de son royaume. Dans son bonheur, il ne reconnaît plus d'ennemi. Il pousse la charité divine jusqu'à pardonner au dieu jaloux la cause de tous ses malheurs.
Le commentateur chrétien de ce poëme trouve, dans ce pardon universel et surhumain du héros, une faute de morale, une omission de cette justice qui doit rétribuer le châtiment aux coupables. Nous ne partageons pas cette opinion. Cette charité à tout prix, qui est le caractère de ces poésies sacrées de l'Inde, et qui est le pressentiment d'une autre charité, est bien supérieure à la justice. La charité est plus que la justice, puisqu'elle est la divine bonté imitée de Dieu, autant que la créature peut imiter le créateur. Elle est plus encore, elle est le devoir de l'homme parfait; car si l'être infaillible peut punir, l'homme, être faillible, doit, en ce qui le concerne, tout et toujours pardonner.
La morale de ces grands poëmes symboliques et sacrés de l'Inde primitive est donc aussi divine que la poésie en est sublime; il en découle partout une onction qui n'attendrit pas seulement l'imagination, mais qui édifie le cœur. En fermant le livre on n'est pas seulement charmé; on est meilleur: le poëte y est le sanctificateur de l'âme; ce n'est pas de l'ivresse qui monte de sa lyre, c'est de l'encens.