XXXV

Nala, après des aventures aussi tragiques, était entré au service d'un roi voisin en qualité d'écuyer conducteur de chars. Son mauvais génie l'a transfiguré, son corps méconnaissable est devenu difforme; mais il a conservé son héroïsme et recouvré sa vertu.

Damayanti, informée enfin que son époux existe, mais que la honte l'empêche de se découvrir à elle, fait usage d'un subterfuge qui doit arracher à Nala le cri de la nature. Elle feint de vouloir choisir un nouvel époux, et fait proclamer dans tous les États voisins que les prétendants à sa main peuvent se présenter à la cour du roi son père. À cette nouvelle, Nala peut contenir à peine son secret et son désespoir. Le roi dont il conduit les chars veut aspirer pour lui-même au choix de Damayanti. Il charge Nala de préparer ses coursiers, et de le conduire à la cour du roi dont Damayanti est la fille. Des scènes de mœurs orientales se déroulent pendant des chants intarissables, tantôt dans le palais de Damayanti, tantôt dans celui où Nala gémit inconnu sous le déguisement qui le cache et sous le faux nom de Wacouba. Écoutons le poëte épique:

«Nala, sous ce nom de Wacouba, choisit, dans les écuries du roi son maître, quatre coursiers aux flancs minces, aux muscles vigoureux, lançant la fumée et le feu par leurs naseaux roses, aux joues larges, au cœur palpitant.—Hé quoi,» lui dit le roi en les voyant, «veux-tu donc tromper mon impatience? Ces coursiers efflanqués et amaigris n'auront ni la force ni la rapidité nécessaires pour me conduire en un jour au royaume de Damayanti.

«—Remarque, ô roi, ces signes heureux,» lui répond Nala; «cette étoile sur le front, ces deux taches sur la tête, ces deux fois deux épis sur chaque flanc, autant au poitrail; cette large tache de poil sombre sur le dos. Ils nous emporteront comme le vent, et ne s'arrêteront qu'au terme de notre course.»

Le récit de la course du char est fantastique comme une ballade des bardes du Nord. En route, le mauvais génie qui possédait Nala sort de son corps à l'approche de sa femme. Mais Nala reste encore méconnaissable à tous les yeux sous la grossière apparence d'un conducteur de chars; sa beauté tout intérieure est voilée, pour que la honte de sa condition présente n'éclate pas à la cour du roi son beau-père. On croit lire les transfigurations d'Ulysse dans l'Odyssée pour tenter Pénélope.

XXXVI

«C'était le soir,» dit le poëte; «le char conduit par Nala ébranla la ville de Damayanti du bruit de ses roues; les chevaux de Nala, qui ne l'avaient point oublié, entendirent ce bruit, qui retentit jusque dans leur écurie. S'agitant et se cabrant d'ardeur, ils pressentirent les premiers le retour de leur ancien maître. Ce sourd tonnerre du char de Nala sur le pavé des rues, semblable à un grondement de foudre lointain, frappa aussi les oreilles de Damayanti, qui frissonna d'émotion et d'attente; elle entendit en même temps les chevaux du prince son époux, qui bondissaient de joie et qui hennissaient de désir dans l'écurie; elle crut déjà revoir le char de Nala attelé dans la cour comme jadis, quand la formidable main de son époux tenait ses rênes. Les paons, debout sur le parapet de la forteresse, et les éléphants dans leurs stalles hautes, donnèrent des signes d'attention et d'inquiétude à ce bruit; ils dressèrent la tête, jetèrent des cris, et saluèrent ainsi cette foudre souterraine qui annonçait jadis l'arrivée du héros.

«Dieu! que mon âme est réjouie,» s'écria Damayanti, «par ce bruit du char qui semble en roulant ébranler la terre et remplir son orbite! Oh! c'est Nala! c'est le monarque du monde! Je mourrai, je le sens, si je ne vois dès aujourd'hui ce prince, plus resplendissant de vertu et de beauté que l'astre des nuits! La vie s'arrêtera dans mon cœur, si ses bras, dès aujourd'hui, ne se referment pas sur son épouse. Je veux m'élancer dans le bûcher des veuves aux flammes d'or, si le héros de Nishada ne me presse pas dès aujourd'hui sur son sein!»..........

Dans son trouble et dans son impatience, elle monte les degrés de la plate-forme de la forteresse, pour apercevoir de plus loin celui en qui elle soupçonne son époux. Elle ne voit que des écuyers et des serviteurs qui flattent de la main des chevaux en les détachant, et qui rangent un char royal dans les cours où sont rangés les chars de son père.