Damayanti se réveille. Elle se voit seule sous la moitié coupée du manteau, comme symbole de la séparation définitive entre les deux corps et les deux âmes. Ses lamentations remplissent la forêt, le délire s'empare de ses sens; elle appelle Nala et le redemande aux arbres et aux montagnes, avec un accent qui attendrirait, en effet, les arbres et les rochers. Un serpent l'enlace comme le Laocoon; serrée dans les replis du monstre, elle s'oublie encore elle-même pour ne songer qu'à son époux. «Ô mon époux!» s'écrie-t-elle, «quand un jour tu penseras à ma destinée, quels seront tes remords? Tu te diras: «Ai-je bien pu la fuir et la délaisser dans la solitude?» Toi, le lion des hommes, qui chassera de toi les noirs soucis, quand la fatigue, la faim, la douleur vont t'assaillir?»
Un chasseur, qui parcourait la forêt, entend des cris, accourt, perce le serpent d'une flèche. Fasciné d'admiration devant les charmes de la beauté qu'il vient de délivrer, il ose lever les yeux sur elle et lui parler de son amour. La chaste indignation de l'épouse fidèle est si foudroyante, que, d'un seul regard, elle fait tomber le chasseur mort à ses pieds. Sa beauté est relevée par sa vertu.
«Son corps était droit et ferme,» dit ici le poëte, «son sein de marbre, son visage plus resplendissant, d'une lueur plus douce que la lune; ses sourcils formaient un arc majestueux au-dessus des yeux, ses paroles résonnaient comme une musique enivrante. Au nom du grand Nala mon époux, que je porte gravé dans mon cœur, ainsi périront,» dit-elle, «tous ceux qui profaneront d'un désir l'épouse qui lui appartient jusqu'au tombeau!»
XXXIII
Damayanti, restée seule, s'égara en remplissant la solitude de roucoulements semblables à ceux de la colombe.
Ici le poëte devient le plus sublime des peintres; la palette humaine n'a en Europe ni dessins ni couleurs comparables à la description du monde végétal au milieu duquel erre Damayanti sur les pentes de l'Himalaya, au milieu des glaciers, des torrents, des volcans, des rochers, des arbres d'une nature vierge et primitive. C'est la jeunesse de la création, coulant avec une sève de vie qu'on voit et qu'on entend sourdre aux rayons des premiers soleils. La beauté pudique de l'amante abandonnée resplendit dans ce tableau au-dessus du soleil lui-même; c'est l'Ève d'un autre jardin. Un tigre féroce s'approche pour la dévorer; vaincu par sa beauté et la sainteté de l'épouse, il se couche à ses pieds et il l'adore.
XXXIV
Elle parvient enfin aux portes d'un monastère de Brahmanes, religieux ascétiques; monastère bâti au sein de ces forêts. Les ermites étonnés l'entourent et l'interrogent; elle leur raconte ses malheurs; ils lui prédisent le retour de sa félicité. À son réveil, le monastère et les ermites se sont évanouis comme une apparition ou comme un rêve. Damayanti reprend sa route; elle s'arrête au pied d'un arbre dont l'ombre donne la mort: «Ah!» dit-elle, «cet arbre est heureux au milieu de la forêt, c'est le souverain des bois environné des festons de lianes qu'il soutient et qui lui donnent la joie. Hâte-toi, ô bel arbre, de me délivrer de mes souffrances! Toi qui enlèves à l'homme le sentiment du fardeau de ses peines, n'as-tu point vu Nala, qui m'est si cher? Nala, dont la peau délicate n'est protégée que par la moitié d'un manteau? Nala, qui erre dans cette sinistre forêt, poursuivi par le désespoir? Cher arbre, oh! délivre-moi de la vie! ton nom ne signifie-t-il pas celui qui enlève les douleurs aux hommes? Ô bel arbre, que ton nom soit une vérité pour moi!»
L'arbre insensible lui laisse la vie. Elle poursuit sa course, rencontre une caravane de marchands dont la cupidité affairée et dure fait à peine attention à sa beauté et à ses larmes. On voit que, dès ces temps primitifs, le poëte indigné peignait la dureté déjà proverbiale des trafiquants de l'Inde. «Nous n'avons rencontré dans ces forêts que des lions, des tigres, des serpents,» lui disent-ils; «nous ne savons ce que c'est que Nala: nous voyageons pour chercher la richesse. Si tu es une déesse comme ta beauté le révèle, protége notre négoce et enrichis-nous!»
Damayanti suit néanmoins la caravane, couverte à peine de haillons, et insultée à l'entrée et la sortie des villes par les dérisions de la populace. La pitié ne peut émouvoir le cœur par un plus grand avilissement de la jeunesse, de la beauté et de l'innocence. Elle est enfin rendue à la tendresse du roi son père; elle envoie de tous côtés des Brahmanes messagers, pour découvrir le sort et le séjour de son époux.