«En effet, excepté quelques scènes de Vasantaséna, remarquables par la sensibilité et le naturel dont elles brillent, et quelques situations remplies de charme dans le drame d'Ourvasi, composition bien inférieure pour l'invention à Sacountala, quoique fille, comme elle, du même père, les autres pièces de ce recueil n'ont rien à opposer aux beautés de premier ordre qui étincellent de toutes parts dans Sacountala, et qui, par la manière dont le génie de Calidasa a su les disposer, font de cet ouvrage un ensemble accompli.

«Quant à ceux qui ont voulu assimiler ce drame à une simple pastorale, comme s'il s'agissait ici de bergeries et de moutons à la manière de Florian, nous conviendrons volontiers avec eux que le premier acte se rapproche en effet de ce genre, et qu'il nous offre un modèle de l'idylle aussi parfait qu'il ait été conçu par aucun des meilleurs poëtes bucoliques de l'antiquité; mais, pour le reste, nous leur demanderons dans quelle espèce de pastorale ils ont jamais vu le pathétique, la noblesse, l'élévation des sentiments portés au point où ils le sont généralement dans ce drame, le quatrième acte surtout, qui, sous ce point de vue, nous semble avoir atteint le comble de la perfection.

«Peut-être quelque esprit difficile, sans réfléchir que cette composition date d'un demi-siècle avant notre ère, frappé du défaut d'unité de temps et de lieu qui y règne, lancera-t-il contre elle le terrible anathème de romantisme. Cependant, en faveur de la pureté éminemment classique de son style et du naturel exquis avec lequel y sont tracés les divers caractères qui lui impriment la vie, nous le prierons au moins de vouloir bien mitiger son arrêt, et de comprendre ce chef-d'œuvre sous la dénomination de classico-romantique, en lui souhaitant pour sa propre gloire d'en produire un pareil.»

VI

Je reprends:

Mon impression personnelle ne fut ni moins vive ni moins ravissante que celle du traducteur, la première fois que le poëme dramatique de Sacountala tomba sous mes yeux. Je crus entrevoir, réuni dans un seul poëte primitif, le triple génie d'Homère, de Théocrite et du Tasse. Ce poëme, originairement épique, devint dramatique sous la main de Kalidasa, son second auteur. Donnons d'abord ici l'analyse abrégée de ce délicieux et naïf épisode extrait du Mahabarata, et écrit avec une force et une simplicité plus antiques que le drame lui-même.

Dans les œuvres de l'Inde, comme dans celles de la Grèce ou de l'Italie, le caractère pour ainsi dire granitique des premiers poëtes est une certaine brièveté mâle et sobre qui calque la nature de plus près, et qui ne pare d'aucun vêtement et d'aucun ornement inutile le nu et le muscle de la pensée. En vieillissant, les poésies s'efféminent: au lieu de Job vous avez Sénèque, au lieu d'Homère vous avez le Tasse; cette recherche, cette parure, cette effémination de la poésie, à mesure que la civilisation se raffine, ne sont pas moins sensibles dans les poëtes indiens que dans ceux de nos jours. En s'éloignant de la nature primitive, l'art se corrompt. Le chef-d'œuvre des littératures perfectionnées est de remonter à la simplicité, ce premier mot du sentiment. Voilà pourquoi, dans presque toutes les langues, le mot antique est synonyme de vrai beau. C'est beau comme l'antique, disent tous les peuples lettrés. La poésie jaillit tout à coup, avec une prodigieuse explosion de sève, du sein de la barbarie, au moment où cette barbarie se civilise; puis elle se corrompt en s'éloignant de la nature primitive, et quand on veut la retrouver dans toute sa beauté, il faut la chercher presque dans son berceau.

VII

Ces observations sont justifiées dans les Indes comme dans l'Europe par le caractère gigantesque des poésies primitives, comparé à la dégénération des poésies des époques plus récentes. On vérifie au premier coup d'œil ce caractère de virilité dans l'antique, de raffinement et d'afféterie dans le moderne, en comparant le poëme antique de Sacountala avec le drame relativement plus moderne qui porte ce nom. Parcourons le poëme; le voici:

Le héros primitif, Douchmanta, régnait sur l'Inde tout entière. Il descendait déjà d'une race de rois immémoriale. Ses peuples étaient religieux, obéissants, pacifiés sous sa main. La nature semblait prendre plaisir à favoriser cette heureuse contrée: des pluies douces et fécondantes, dans la saison la plus favorable, arrosaient régulièrement la terre, dont le sein fertile, sans être déchiré par le soc de la charrue, produisait en abondance les fruits les plus nourrissants; et d'immenses troupeaux, errant de toutes parts dans de gras pâturages, apportaient chaque jour à l'homme le tribut de leur lait.