J'avoue ma faiblesse. Ma conscience d'homme timoré devant Dieu répugnait à ce jeu de sang humain dont l'enjeu est la vie de ses créatures. Qu'on me méprise, mais qu'on m'absolve! J'écartais la guerre offensive de la république comme un crime envers l'humanité et envers Dieu; je n'acceptais dans mes pensées pour la république que la guerre défensive et patriotique. C'est ce scrupule de conscience seul qui me fit faire le manifeste à l'Europe.

Scrupule, dira-t-on! Je ne le nie pas, mais quelquefois un scrupule de conscience est la plus habile politique. Souvenez-vous de ce qui se passa. Les ligues des cours furent désarmées de tout droit d'agression contre la république; les peuples, respectés et rassurés sur leur territoire, passèrent du côté de nos principes, et la diplomatie française fut l'arbitre du monde en six semaines de temps, sans avoir violenté une nation ni brûlé une amorce.

XIX

Je ne me dissimulais pas le moins du monde cependant que l'Italie aurait des frémissements et des secousses, que l'Allemagne s'armerait pour y maintenir sa puissance non nationale, mais habituelle, en Lombardie. Je connaissais de jeunesse le caractère hésitant, repentant, puis récidivant, extemporané enfin, pour me servir du mot latin, de Charles-Albert. Je me défiais de l'entraînement inopportun qu'il donnerait à son armée ou qu'il subirait de ses peuples. Je devais dans cette prévision, trop vite vérifiée, faire prendre une position de forte expectative à la république sur les Alpes. Je fis décréter l'armée des Alpes de soixante mille hommes, échelonnés de Lyon à la frontière du Var.

Quelle était la signification de l'armée des Alpes?—Elle était double dans mon esprit: premièrement, être prête à descendre en Piémont, au premier signal de péril de cette puissance; secondement, être prête à réprimer les agitations religieuses, civiles, socialistes et démagogiques qui pouvaient éclater à chaque instant dans le midi de la France, plus passionné que le nord, à Lyon, à Avignon, à Marseille, à Toulon, dans tout le bassin de la Saône et du Rhône.

Ainsi l'armée des Alpes, par sa seule existence, dominait inoffensivement l'Italie de son front, pacifiait par son flanc droit le midi de la France.

XX

Or que devait-elle faire en Italie, cette armée des Alpes, si la témérité inopportune de Charles-Albert déclarait la guerre à l'Autriche, si, comme j'en étais convaincu, Charles-Albert subissait des revers, et si l'Autriche victorieuse s'avançait pour envahir le Piémont?

Dans notre droit alors, et dans l'intérêt légitime de la sécurité de nos propres frontières au midi et à l'est, notre armée devait descendre des Alpes en Piémont, couvrir ce royaume, rallier les débris de la valeureuse armée piémontaise, faire face à l'armée autrichienne, et combattre, s'il était nécessaire de combattre, pour l'évacuation et pour l'indépendance de la Péninsule tout entière.

Mais il n'était pas même nécessaire de combattre dans ce moment: la révolution combattait pour nous en Hongrie, en Prusse, à Francfort, à Rome, à Naples, en Toscane, à Vienne, et l'Autriche, qui n'existait plus que dans son unique armée d'Italie, ne songeait pas à se jouer elle-même dans une seule bataille; elle ne songeait qu'à se ménager des conditions honorables de retraite. Elle proposait elle-même de négocier cette retraite jusqu'au pied du Tyrol; elle ne demandait, pour évacuer l'Italie lombarde, que le prix de cet abandon par le payement de sa dette italienne par l'Italie. Dans de telles extrémités, il est peu douteux que cent mille Français couvrant soixante mille Piémontais dans les plaines du Piémont n'eussent opéré, ou par leur seule présence, ou par un coup d'éclat, la libération du sol italique. Cela est moins douteux encore quand on songe que Turin, Milan, Gênes, Parme, Plaisance, Bologne, Venise, Florence, Livourne, Rome, Naples, la Calabre et la Sicile avaient déjà couru avec plus ou moins de patriotisme aux armes; que ce mouvement militaire encore hésitant dans un pays déshabitué des armes se serait accru, multiplié, organisé sous le flanc droit de l'armée française, et que l'Italie, en six mois, n'aurait été qu'une forêt de baïonnettes inhabiles peut-être, mais héroïques comme le sentiment qui armait ses milices.