XXI

Que se serait-il passé alors en Italie?—Nous n'avons pas le secret du destin; mais nous pouvons affirmer qu'il se serait passé ce que la France aurait conseillé, et ce que la vieille constitution des cinq ou six Italies comporte, c'est-à-dire une fédération patriotique unanime de toutes ces Italies sous leurs différentes natures politiques et sous la médiation protectrice de la France. L'unité nationale et militaire de ces diversités politiques eût été quelque chose d'analogue à la confédération hellénique des villes, royaumes, républiques du Péloponèse et des Îles sous la garantie des phalanges macédoniennes.

Sans doute il y eût eu des oscillations, des tâtonnements, des anomalies, des inexpériences, des froissements, des rivalités, des excès d'impulsion, des excès de résistance; mais la médiation présente et armée de la France aurait été une dictature de salut commun, acceptée par la nécessité jusqu'à l'heure où cet amphictyonage des alliés aurait fait place à l'amphictyonage des Italiens constitués et armés dans leurs propres villes. L'Italie, depuis le moyen âge, est plus municipale que nationale; une confédération municipale est sa forme obligée de constitution. On ne prévaut pas contre la nature. Mais quelle confédération municipale que celle qui a pour municipalités des capitales, Milan, Turin au pied des Alpes, Gênes à droite, Venise à gauche, Florence, Livourne, Bologne au pied des Apennins, Rome au centre, Naples au sommet, Palerme et Messine dans ses eaux? Et quelle renaissance politique, militaire, oratoire et littéraire l'émulation de toutes ces capitales entre elles ne promettait-elle pas à une nation de vingt millions d'hommes doués d'autant de génie et de plus raison que la légère Athènes?

XXII

Telle était ma pensée sur l'Italie. Je sais qu'elle paraîtra une offense aux Italiens, qui professaient à contre-temps une unité sans lien, et une émancipation sans émancipateurs. Il ne s'agissait pas de flatter l'Italie, mais de la sauver. Je ne l'ai pas flattée, je ne l'ai pas provoquée aux soulèvements intempestifs de 1848; j'en atteste ses ambassadeurs et ses patriotes de cette époque! Qu'ils disent si je n'ai pas plutôt fait mes efforts loyaux pour détourner le roi Charles-Albert de son agression, où je pressentais sa perte? Qu'ils se souviennent de mon mot trop significatif à la tribune; Toutes les cantates ne sont pas des Marseillaises! Je dis avec la même sincérité aujourd'hui ma pensée à ce grand peuple: mûr pour l'indépendance, mûr pour la liberté, mûr pour l'éloquence, mûr pour le génie, il ne l'est pas pour les armes. La liberté lui mettait ces armes dans la main, mais il lui fallait un peuple soldat et vétéran de gloire comme la France pour lui en apprendre l'usage. On improvise la liberté, on n'improvise pas les armées qui la défendent. Or il faut des armées autour du berceau d'une liberté qui vient de naître. Que l'avenir me démente si j'ai tort, mais que les patriotes sérieux de l'Italie ne m'accusent pas! Ma pensée de prudence et de temporisation pour eux était plus italienne que celle de Charles-Albert; elle est la même encore aujourd'hui, mais pour d'autres causes.

XXIII

Mais, reprennent les Italiens aigris par l'exil; mais, disent les radicaux de la guerre révolutionnaire en France, pourquoi donc l'armée des Alpes n'est-elle pas descendue en Italie après le revers de Charles-Albert, pour y prendre le beau rôle de médiateur armé ou de combattant italien que vous aviez assigné à sa création, et que vous aviez ajourné à l'heure où le Piémont serait envahi par l'armée autrichienne?... Hélas! ce n'est pas moi qui vous réponds ici; c'est une triste date. Le jour où les revers de Charles-Albert furent pressentis à Paris, l'ordre de marche de l'armée des Alpes fut préparé sans hésiter par le gouvernement de la république. La fatale insurrection communiste ou démagogique de juin entraîna la retraite de ce gouvernement.

Pendant que ce gouvernement combattait dans les rues de Paris pour le salut de la république et de l'assemblée; pendant qu'il triomphait par l'armée qu'il avait préparée, par le général qu'il avait nommé, par ses propres mains, chef et soldat lui-même, offrant sa vie au feu pour défendre la représentation nationale, cette même représentation nationale le soupçonnait odieusement d'une complicité souterraine avec ses ennemis, et lui redemandait en hâte le pouvoir exécutif pour le décerner à un dictateur aussi patriote, mais pas plus dévoué que lui à la France.

La fatale coïncidence de la bataille de Paris et de la défaite du Piémont engloutit tous les plans et tous les rêves dans le même abîme. Étranger depuis ce jour au gouvernement, j'ignore quelles furent, à l'égard de l'Italie, les pensées et les nécessités des gouvernements successifs de la république. Tout ce que je puis affirmer, c'est que les événements de juin, malgré leur gravité, ne m'auraient pas empêché de faire descendre en Piémont l'armée des Alpes. La France civique tout entière était debout et armée pour défendre sa civilisation, ses familles, ses propriétés, ses foyers, sa souveraineté représentative contre des poignées de démolisseurs anéantis dans leur démence. La puissance intérieure de la France était centuplée; sa puissance militaire était reconstituée depuis cinq mois d'une réorganisation énergique de ses armées; la France n'avait pas besoin de cent mille hommes en faction sur les Alpes ou en Algérie pour se préserver des communistes qui lui font horreur: l'Italie en avait besoin pour rester l'Italie.

XXIV