Nous sommes convaincu (sans pouvoir le démontrer ni l'expliquer) qu'au lieu du progrès indéfini et continu il y a eu une déchéance, une éclipse de Dieu sur l'homme, un Éden perdu, comme disent ces livres sacrés partout.
Nous sommes convaincu que les progrès épars, souvent interrompus par des rechutes, mais très-réels et très-méritoires, qui ont eu lieu depuis cette mystérieuse dégradation de la première humanité, ne sont que des efforts généreux et saints pour reconquérir ce qui a été perdu, pour rentrer dans notre innocence, dans notre science et dans notre félicité primitive.
On voit combien il y a de distance entre nous et les philosophes actuels du progrès continu et indéfini.
Nous ne nous rencontrons que dans nos vœux communs pour la félicité et pour la sainteté de l'homme, et dans nos efforts pour le faire avancer d'un pas, eux vers un progrès indéfini et continu, nous vers un progrès réel, mais relatif.
Or, faut-il le dire? Un de nos principaux arguments contre le progrès indéfini et continu de l'esprit humain, un de nos principaux monuments ou témoignages d'une condition intellectuelle et morale de l'homme primitif supérieure à notre condition présente, c'est précisément ce livre mystérieux de Job. Cuvier le géologue trouvait des mastodontes dans les couches antédiluviennes du globe; Job est pour nous un mastodonte intellectuel et philosophique dans les couches antédiluviennes de l'esprit humain.
Il y a là dedans une philosophie qui n'a aucune analogie, avant la renaissance évangélique, ni dans les philosophies indiennes, ni dans les philosophies chinoises, ni dans le peu que nous savons de la philosophie égyptienne, ni dans les philosophies païennes (excepté Platon et Épictète), ni même dans les philosophies rationnelles qu'on essaie de construire aujourd'hui avec des débris.
D'où pouvait venir dans l'esprit d'un pasteur arabe du désert de Hus une philosophie à la fois aussi hardie, aussi humaine, aussi divine, aussi révélée, aussi mystérieuse, aussi raisonnée, et aussi sublimement discutée, chantée et criée, que celle que nous allons lire dans ce poëme écrit sur le sable avec un roseau trempé dans une larme d'homme?... Dépouillez toutes vos bibliothèques plus récentes, et montrez-moi quelque chose d'égal à un de ces sanglots, à un de ces blasphèmes, à une de ces résignations.
Je vous en défie!
III
Eh bien! puisque rien ne vient de rien, je me suis toujours demandé d'où avait donc coulé dans le sable du désert cette source souterraine et intarissable de vérité métaphysique, de philosophie, de théologie, d'éloquence et de poésie, dont ce poëme de Job déborde, pour qui sait lire, sentir, comprendre et prier sur cette terre.