Quant à nous-même, voici franchement et hardiment ce que nous pensons de l'auteur et du poëme. L'inconnu est le champ libre des conjectures; Bossuet lui-même, le plus orthodoxe des commentateurs, ne se les interdit pas. Mais nos conjectures personnelles sur l'œuvre de Job ne sont pas, comme on pourrait le croire, de fantastiques excursions de l'imagination; elles sont motivées et autorisées pour nous par une étude de trente ans des traditions, des histoires des monuments, des philosophies et des poésies de l'Orient primitif. Si nous ne donnons pas ces conjectures pour des vérités, nous les donnons du moins comme des vraisemblances aussi rapprochées de la vérité que l'ombre est rapprochée du corps. Nous prions nos lecteurs de les lire comme nous les leur donnons, c'est-à-dire comme une opinion personnelle, non à croire sur parole, mais à examiner.
L'étrangeté de ces opinions, au premier abord, nous commande cette précaution oratoire; mais, quand on aura bien lu et relu avec nous ce merveilleux poëme de Job, peut-être sera-t-on plus indulgent pour l'étrangeté et pour la hardiesse de nos conjectures sur l'origine de ce livre d'un caractère notablement antédiluvien.
II
Voici donc ce que nous pensons de Job.
D'abord on sait, par plusieurs passages de ces entretiens, que nous différons complétement d'idée avec les philosophes modernes du PROGRÈS INDÉFINI ET CONTINU DE L'ESPRIT HUMAIN.
Ces philosophes, pour flatter très-sincèrement leurs contemporains, leur postérité, et pour se flatter eux-mêmes, sont obligés de ne voir que ténèbres, ignorance, barbarie, dans les commencements de l'humanité. Ils ferment les yeux aux monuments sublimes ou divins de l'histoire de la sagesse, des théogonies, des poésies primitives; ils tiennent tout cela pour non avenu.
Cette négation de tout le passé théologique, philosophique, poétique, architectural, historique même, de l'humanité antérieure à nous, leur est nécessaire; car, sans cela, comment pourraient-ils se justifier à eux-mêmes cette progressivité indéfinie et continue de l'esprit humain, progressant de Brahma, de Job, de l'Égypte, de la Judée, de la Grèce et de Rome, jusqu'à Paris, au siècle de Louis XV, et au nôtre? L'évidence les confondrait. On se demanderait, en lisant les philosophes de l'Inde, en lisant le poëme de Job, en lisant les législations patriarcales de la Chine, en lisant la Bible, en lisant Homère, en lisant Platon, en lisant l'Évangile, en lisant Virgile ou Cicéron, en contemplant les Pyramides, les Palmyre, les Persépolis, les Parthénon, les Panthéon encore debout, en pâlissant d'admiration devant les marbres vivants de Phidias, on se demanderait où sont donc les traces de ce progrès indéfini et continu des facultés humaines.
Mais c'est égal: le système le veut ainsi; il faut que le monde s'y prête; il faut que l'homme antérieur à notre ère n'ait été qu'une informe ébauche lui-même de son Créateur, une espèce de brute ou de sauvage, perfectionné indéfiniment et continûment jusqu'à la perfection où ils se plaisent à le contempler en eux ou en nous, et progressant après nous jusqu'à une espèce de divinisation indéfinie aussi, dont les étoiles doivent nous dire quelque chose.
Nous ne croyons pas un mot de tout cela; nous sommes convaincu que l'état sauvage est une maladie de l'humanité, et nullement son état originaire et normal.
Nous sommes convaincu qu'il y a eu avant nous une humanité primitive tout aussi bien douée, et, disons franchement notre pensée, qui est en cela la pensée des livres sacrés, de toutes les grandes races religieuses ou historiques du globe, qu'il y a eu une humanité mieux douée de lumière, de vérités divines, de facultés et de bonheur que nous.