IV
J'ai lu aujourd'hui le livre entier de Job. Ce n'est pas la voix d'un homme, c'est la voix d'un temps. L'accent vient du plus profond des siècles. On dit qu'à l'époque où l'homme s'exprimait ainsi le monde était dans son enfance; cependant tout indique, dans cette épopée de l'âme, dans ce drame de pensées, dans cette philosophie lyrique, dans ce gémissement élégiaque, la sagesse et la mélancolie des jours avancés. Pendant combien d'années ou de siècles ne fallait-il pas que l'humanité eût accumulé, remué, scruté ses pensées en elle-même, pour arriver à de telles conclusions métaphysiques sur les misères de sa destinée et sur les mystères de la Providence divine! Quoi! du premier coup, du premier vagissement de son âme, l'homme aurait parlé à la fois comme homme et comme Dieu! Ce premier cri du cœur humain, qui éclate de colère, de douleur, de plénitude; ce premier rugissement de la fibre du lion torturé dans le cœur humain par le sort aurait surpassé tout ce que l'art le plus exercé de la pensée et du style a pu enfanter jusqu'à nos jours! Où donc Job aurait-il pris sa science de la nature, son expérience des choses humaines, sa lassitude de la vie, son suicide du désespoir, si ce n'était dans le trésor de nos misères et de nos larmes déjà accumulé depuis de longs siècles dans l'abîme d'un temps déjà vieux?
Si quelque livre a peint spécialement la poésie du vieillard, le découragement, l'amertume, l'ironie, le reproche, la plainte, l'impiété, le silence, la prostration, puis la résignation, cette impuissance qui se change forcément en vertu, puis la consolation qui relève par la piété divine l'esprit abattu, c'est bien évidemment ce livre de Job, ce dialogue avec soi-même, avec ses amis, avec Dieu, ce Platon lyrique du désert.
On ne sait ni précisément en quel lieu, ni surtout en quel temps ce poëme ou cette histoire a jailli d'une fibre d'homme. On a dit que c'était peut-être Moïse; mais Moïse, d'après la Bible elle-même, n'était ni éloquent, ni poëte; il était surtout homme d'État, historien, législateur. Job a la langue du plus grand poëte qui ait jamais articulé la parole humaine. C'est l'éloquence et la poésie fondues d'un seul jet et indivisibles dans tous les cris de l'homme. Il raconte, il discute, il écoute, il répond, il s'irrite, il interpelle, il apostrophe, il invective, il gronde, il éclate, il chante, il pleure, il se moque, il implore, il réfléchit, il se juge, il se repent, il s'apaise, il adore, il plane sur les ailes de son religieux enthousiasme au-dessus de ses propres déchirements; du fond de son désespoir il justifie Dieu contre lui-même; il dit: «C'est bien!» C'est le Prométhée de la parole, élevé au ciel tout criant et tout saignant dans les serres mêmes du vautour qui lui ronge le cœur! C'est la victime devenue juge par l'impersonnalité sublime de la raison, célébrant son propre supplice et jetant comme le Brutus des Romains les gouttes de son sang vers le ciel, non comme une insulte, mais comme une libation au Dieu juste!
Job n'est plus l'homme; c'est l'humanité! Une race qui peut sentir, penser et s'exprimer avec cet accent, est vraiment digne d'échanger sa parole avec la parole surnaturelle et de converser avec son Créateur.
Voici les notes retrouvées sur les marges de la Bible de famille. Je me borne à les copier.
V
Aujourd'hui je continue, j'analyse et je cite:
«Il y avait un homme dans la terre de Hus; il s'appelait Job. C'était un homme juste.» Ici tableau patriarcal et pastoral de la richesse, de la considération, du bonheur domestique de cet homme puissant et heureux. Puis, en quelques strophes rapides comme l'écroulement d'une maison ou d'une tente qui s'abîme coup sur coup sur Job, ses bergers et ses troupeaux sont enlevés par les ennemis de sa race; la foudre tombe et brûle ses récoltes; les Chaldéens tuent ses chamelles; le Simoun, le vent du désert, renverse sa tente sur ses fils et ses filles et les étouffe sous ses débris pendant un festin. Il déchire ses habits, il se rase la tête en signe de deuil; mais il n'accuse pas le Maître du bien et du mal; il se prosterne et il adore.
«Nu je suis sorti du sein de ma mère la terre, dit-il, nu j'y rentrerai. Dieu m'a donné, Dieu m'a repris. Que sa volonté soit faite, et que son nom soit toujours loué!»