Voilà le sage, voilà l'homme de raison et de piété! L'homme d'argile, de chair et de sang, ne tarde pas à reparaître. Ce n'est pas au moment du coup qu'on sent la douleur, c'est au contre-coup: il faut du temps à tout, même au supplice. Celui de Job s'aggrave; il tombe malade et languit sur sa litière comme un animal immonde, objet de dégoût même pour sa femme. «Mourez donc!» lui dit-elle. Mais son pieux stoïcisme survit encore à cet outrage.

«Vous êtes des insensés,» dit-il; «pourquoi mourir? Si nous avons reçu le bien de la main de Dieu, pourquoi n'en recevrions-nous pas avec le même respect les maux?»

Mais ses amis, instruits au loin de sa ruine et de ses plaies, arrivent plutôt pour contempler ce grand débris de la fortune que pour le consoler et le relever. Ils se rangent à la manière des Arabes en cercle autour de lui, et, frappés d'horreur à la vue de ses plaies, ils restent sept jours et sept nuits sans rompre le morne silence de leur visite. Apparemment que leur présence, leur silence, leur physionomie sont pour Job un miroir dans lequel ses propres misères se réfléchissent et lui paraissent plus terribles à contempler qu'en lui-même. Il n'y résiste plus, il éclate en un premier gémissement qui semble emporter les digues de son âme. Ce n'est encore que de la douleur. Nous avons traduit nous-même ces premières larmes de Job en vers bien affaiblis d'accent et bien indignes du modèle; mais il faut considérer, indépendamment de la distance de temps, la faiblesse de l'écrivain surajoutée à la faiblesse de la langue.

Ah! périsse à jamais le jour qui m'a vu naître!
Ah! périsse à jamais la nuit qui m'a conçu,
Et le sein qui m'a donné l'être,
Et les genoux qui m'ont reçu!
Que du nombre des jours Dieu pour jamais l'efface!
Que, toujours obscurci des ombres du trépas,
Ce jour parmi les jours ne trouve plus sa place!
Qu'il soit comme s'il n'était pas!

Maintenant dans l'oubli je dormirais encore,
Et j'achèverais mon sommeil
Dans cette longue nuit qui n'aura point d'aurore,
Avec ces conquérants que la terre dévore,
Avec le fruit conçu qui meurt avant d'éclore,
Et qui n'a pas vu le soleil.

Mes jours déclinent comme l'ombre;
Je voudrais les précipiter.
Ô mon Dieu! retranchez le nombre
Des soleils que je dois compter!
L'aspect de ma longue infortune
Éloigne, repousse, importune
Mes frères lassés de mes maux.
En vain je m'adresse à leur foule:
Leur pitié m'échappe, et s'écoule
Comme l'onde au flanc des coteaux.

Ainsi qu'un nuage qui passe
Mon printemps s'est évanoui;
Mes yeux ne verront plus la trace
De tous ces biens dont j'ai joui.
Par le souffle de la colère,
Hélas! arraché de la terre,
Je vais d'où l'on ne revient pas.
Mes vallons, ma propre demeure,
Et cet œil même qui me pleure,
Ne reverront jamais mes pas!

L'homme vit un jour sur la terre
Entre la mort et la douleur;
Rassasié de sa misère,
Il tombe enfin comme la fleur.
Il tombe! Au moins par la rosée
Des fleurs la racine arrosée
Peut-elle un moment refleurir;
Mais l'homme, hélas! après la vie,
C'est un lac dont l'eau s'est enfuie;
On le cherche; il vient de tarir.

Mes jours fondent comme la neige
Au souffle du courroux divin;
Mon espérance, qu'il abrége,
S'enfuit comme l'eau de ma main.
Ouvrez-moi mon dernier asile;
Là, j'ai dans l'ombre un lit tranquille,
Lit préparé pour mes douleurs.
Ô tombeau, vous êtes mon père!
Et je dis aux vers de la terre:
Vous êtes ma mère et mes sœurs.

Mais les jours heureux de l'impie
Ne s'éclipsent pas au matin;
Tranquille, il prolonge sa vie
Avec le sang de l'orphelin.
Il étend au loin ses racines;
Comme un troupeau sur les collines
Sa famille couvre Ségor:
Puis dans un riche mausolée
Il est couché dans la vallée,
Et l'on dirait qu'il vit encor.