Il aime, et il voit périr ce qu'il aime sous ses baisers. Il voudrait aimer à jamais ce qu'il a aimé une fois, et sa vie n'est qu'un adieu souvent sans retour.
Si son sort est tolérable ou doux, la mort est là, à deux pas de lui, qui change sa félicité même en désespoir par le sentiment de sa brièveté.
Si son sort est rude et intolérable, il ne sent l'existence que par la douleur, et regrette le néant, où il dormait du moins sans rêve.
S'il cherche par la pensée, hors de lui et de ce monde visible, son repos dans un monde meilleur, il trouve même ce monde, son refuge, peuplé de terreurs et de supplices. Entre la superstition et l'athéisme, il marche, comme sur le tranchant de la lame, entre deux abîmes.
S'il se désintéresse de lui-même pour se dévouer, en vue de Dieu, à l'amélioration de sa race, au progrès de la raison et des institutions humaines, il a la dérision ou le martyre pour récompense; il s'aperçoit que les hommes, formés, depuis le premier jour jusqu'au dernier, de la même fange, changent de forme sans changer de nature; qu'on peut les pétrir différemment de limon, mais jamais transformer ce limon en bronze; que le progrès indéfini sur cette terre est le rêve de l'argile qui veut être Dieu et qui ne sera jamais que poussière. Il est forcé, fût-il demi-dieu, fût-il Prométhée, fût-il plus qu'homme, de reconnaître en mourant son erreur, et de s'écrier à Dieu, comme le Christ sur sa croix: «Pourquoi m'avez-vous abandonné dans mon œuvre?» Les hommes veulent être trompés, enchaînés, immolés; ils divinisent leurs meurtriers, ils bafouent ou ils tuent leurs libérateurs. Cela est juste: le mensonge et la servitude aiment ce qui leur ressemble. Un véritable grand homme fait trop rougir son espèce; il faut vite le retrancher du monde pour que sa vertu n'humilie pas le genre humain. La coupe de Socrate, le glaive de Caton, l'empire de César, c'est le monde!
En présence d'un tel monde et sous la loi historique immuable d'un tel destin, que reste-t-il à un homme de génie et de bonne volonté? Il ne lui reste qu'à prendre ce monde au sérieux et à vivre avec résignation, ou bien à prendre ce monde en facétie et à dire:
Ô Jupiter! tu fis en nous créant
Une froide plaisanterie!
Quand on ne peut pas combattre corps à corps un destin plus fort que nous et qui nous raille d'un bout à l'autre de l'histoire, il y a encore un moyen de se venger de lui: c'est d'en rire; c'est de se faire soi-même le bouffon de cette destinée, de se moquer des hommes et de soi, de prendre sa part de cette risée universelle qui éclate depuis le commencement du monde jusqu'à nous, derrière le rideau de la scène humaine, et de dire, comme Salomon (ce faux sage) le disait déjà de son temps: «Aimons, rions, buvons, amusons-nous; tout le reste est vanité!» Il y a un amer plaisir et un âpre orgueil à chanter ainsi son propre avilissement et sa propre honte. On se venge du sort qui nous a fait fange en se barbouillant soi-même de sa propre boue et en lui disant, ainsi défiguré: «Je te défie de me mépriser plus que je ne me méprise moi-même, mais toi aussi je te méprise.» Et le rire s'ennoblit ainsi en devenant imprécation et blasphème.
C'est là Cervantès, c'est là Arioste, c'est là Rabelais, c'est là Voltaire dans la Pucelle, c'est là Byron dans Don Juan. Ce sont là tous les philosophes, tous les prosateurs, tous les poëtes burlesques qui, profondément impressionnés de la misère morale de l'humanité, mais pas assez généreux pour la plaindre, ont pris le parti de la railler. On ne peut nier qu'il n'y ait une certaine grandeur aussi dans ces facéties et dans ces gambades de poésie sur un sépulcre: il y a la grandeur du blasphème! C'est l'orgie des sceptiques, c'est la Danse des Morts de la poésie; c'est le blasphème héroïque de Job traduit en gaulois, cette langue du rire!
Un peu de génie mène à ces ironies et à ces blasphèmes, beaucoup de génie en détourne. Un sceptique n'est jamais qu'un homme d'esprit qui n'a pas assez pensé. Il est resté en chemin au milieu de sa route. Quelquefois, cependant aussi, c'est un homme d'une profonde sensibilité, qui n'a pas eu la force de supporter sa douleur.