Toute autre philosophie ne sert qu'à verser un poison de plus dans ce calice humain déjà si amer et si salé de nos larmes.

Je comprends, comme Job, que l'âme, irritée et indignée au commencement de son supplice, sans savoir pourquoi elle l'a mérité, appelle son Créateur en jugement devant l'éternelle équité révoltée en elle, et qu'elle lui dise: «Maudit soit la nuit où un homme a été conçu.»

Le blasphème contre l'existence est un péché, mais c'est le plus noble des péchés, car c'est le plus courageux et le plus fier; c'est le cri du supplicié interpellant et défiant son bourreau dans le supplice; c'est le péché des braves, et non des lâches: il a sa grandeur au moins dans sa folie. Hélas! hélas! qui de nous ne l'a commis mille fois dans la vie, s'il a ces fibres fortes et sensibles auxquelles les tortures de la vie et de la mort font rendre des gémissements et des hurlements qui vont du suicide du corps jusqu'au blasphème, ce suicide de l'âme? Quant à moi, j'avoue avec honte et douleur que c'est le crime qui m'a le plus tenté dans ma vie; mais je dis depuis longtemps comme Job: J'ai péché et je me repens. Ce sont les deux mots de tout ce qui vit, de tout ce qui pense et de tout ce qui pèche ici-bas.

L'homme n'a qu'une véritable gloire: s'humilier! L'humilité est le plus beau mot de Job et le plus saint mot de l'Évangile. Celui qui a inventé ce prosternement intérieur de l'âme a inventé le seul rapport de l'âme à Dieu.

XXI

Nous l'écrivions, il y a peu de jours, à propos d'un poëte moderne qui a eu à la bouche les blasphèmes sublimes de Job, mais qui n'a pas eu sa plus sublime humilité; nous le répétons aujourd'hui.

Quand on a vécu un certain nombre d'années sur cette terre et qu'on a sondé jusqu'au tuf le sol de cette vie, il n'y a que deux conclusions à tirer et deux partis extrêmes à prendre: le mépris de soi-même, de l'homme et du monde créé, ou le respect de l'œuvre divine et l'adoration de l'ouvrier divin; en d'autres termes, le sarcasme, le suicide, ou la résignation et la prière. Et il ne faut pas croire que ce soient des âmes vulgaires que celles qui délibèrent un certain temps avec elles-mêmes avant de prendre le parti de l'espérance contre celui du désespoir, le parti de l'enthousiasme pieux contre le parti du rire amer, le parti de la vie morale contre le parti du suicide de l'âme. Non, ce sont souvent des âmes très-grandes et très-altérées du beau idéal que leur grandeur et leur altération mêmes précipitent dans ces impiétés d'esprit.

Plus un homme est doué par la nature d'une puissante faculté d'imaginer, de sentir, de penser, d'aimer, plus il est froissé, dans son intelligence et dans sa sensibilité, par ce milieu humain où rien n'est de ce qui devrait être, avant d'arriver par la mort à ce milieu divin où tout ce qui doit être sera. L'homme ainsi doué se sent une puissance de vie intérieure qui userait des milliers de corps et des milliers de siècles sans avoir émoussé seulement sa faculté d'être, et il se sent accouplé par on ne sait quelle loi à une pincée d'argile corruptible, façonnée en organes qui tombent en ruines après un petit nombre de levers et de couchers de soleil, malgré tous ses efforts pour les réparer sans cesse et pour leur donner un peu de cette immortalité qu'il sent en lui.

Le besoin de penser le dévore, et, chaque fois qu'il pense à ce qui est le plus digne d'être pensé, ses pensées, comme des aigles à qui l'oiseleur a laissé les ailes et crevé les yeux, vont se heurter, se briser, se confondre contre les limites de son horizon, le mystère, l'inconnu, l'inexplicable.

L'aspiration de la félicité le tourmente, et chacun des organes qui semblent avoir été créés pour lui demander et lui procurer du bonheur ne lui rapportent que des déceptions, des souffrances, des tortures de l'âme et du corps.