Je n'éprouvais dans mon isolement complet sur une terre étrangère aucun besoin de société. Cependant, après quelques jours de vagabondage solitaire dans les rues, dans les campagnes et dans les théâtres de Florence, je me souvins que j'avais quelques lettres de recommandation dans ma malle. J'aurais bien désiré ne pas les avoir, car l'embarras de les présenter dépassait de beaucoup, dans mon esprit, l'agrément que je pouvais attendre de ces nouvelles connaissances. J'ai toujours été très-timide devant les nouveaux visages; je l'étais bien davantage à dix-neuf ans. Mais l'inconvenance de rapporter ces lettres à ceux qui me les avaient obligeamment données, sans en avoir fait usage, me forçait malgré moi à y penser. Une autre circonstance me fit, pour ainsi dire, violence, et triompha de ma répugnance à porter ces lettres et à décliner mon nom au seuil d'un palais.
J'entrai un matin dans la fameuse église de Santa Croce, sorte de Campo Santo ou de cimetière monumental de Florence, Westminster des Toscans.
Il était midi; le soleil brûlait la poussière de la place nue et déserte qui précède cette église sans façade. J'y entrai plutôt pour y chercher l'ombre que pour y visiter des statues ou des tableaux. J'en avais les yeux las et l'esprit saturé; j'avais tant vu que je ne regardais plus rien.
L'église était aussi complétement déserte que la place; on n'y voyait que les ombres des piliers s'allongeant immobiles et noires sur les dalles; on n'y entendait que ce bruit répercuté des pas des voyageurs errant sous les voûtes, bruit qui fait seul souvenir qu'on existe dans ces grandes catacombes de la prière et de la mort. Je m'avançai lentement d'arceaux en arceaux, déchiffrant, à l'aide de mon livre indicateur des monuments de Florence, les inscriptions gravées sur le socle des mausolées. C'étaient tous les grands morts de la république, Galilée, Machiavel, excepté Dante, qui dort exilé dans un carrefour de Ravenne. Je donnais un souvenir, un moment, une commémoration, une pitié, un enthousiasme de jeune homme studieux à chacune de ces ombres, plus vivantes peut-être dans la pensée des siècles qui foulent leurs cendres que dans la pensée de leurs contemporains et de leurs compatriotes.
XXVI
Un monument plus élevé et plus vaste que les autres attirait depuis quelques instants mes regards à droite vers le centre de l'église. J'y fus instinctivement attiré. J'y lus inscrit en lettres de bronze doré: Aloysia, comtesse d'Albany, née comtesse de Stolberg, à Vittorio Alfieri, et plus bas: Canova sculpsit.
À ces mots le livre tomba de mes mains, et je restai immobile et absorbé dans la contemplation de ce tombeau. Le Phidias vénitien y a représenté l'Italie romaine, c'est-à-dire virile et sévère, pleurant, une couronne effeuillée à la main, sur le médaillon de son poëte. Je croyais alors qu'Alfieri était un poëte; j'étais à l'âge où l'on adore le nom sans savoir s'il est véritablement mérité. J'avais acheté, quelques années avant, à Lyon, une édition de Milan de ce Corneille italien, en douze volumes. Ces volumes, qui contenaient ses quatorze tragédies, étaient tellement feuilletés par mes mains, que les couvertures en lambeaux n'en laissaient plus lire les titres. J'avais lu aussi ses mémoires, qui venaient d'être publiés par la comtesse d'Albany, peu de temps après la mort de son ami. Comme poëte, comme amant, comme citoyen, le comte Alfieri était pour moi une triple illusion de jeunesse qu'aucune réflexion n'avait encore dissipée. C'était à mes yeux l'homme du siècle, l'homme de la passion, l'homme de la liberté, le dernier des Romains, une espèce de Brutus poétique, écrivant à la pointe du poignard des sonnets à sa Béatrix, des pages de Tacite, des imprécations de Machiavel contre les tyrannies.
À ces trois titres, je croyais devoir un culte à ce nom. Sa mort récente et prématurée, sa tombe à peine fermée par les mains de l'amour, et cette tombe illustrée par un chef-d'œuvre de Canova, lui-même immortel, ajoutaient à mon émotion, à l'aspect inattendu de ce sépulcre.
Pour la première fois de ma vie, j'eus le sentiment de la gloire, et je crus que la vie entière était assez bien employée à mériter un tel tombeau. Hélas! je ne savais pas encore que le marbre n'est pas plus chaud que l'herbe sur un cercueil; qu'aucun bruit ne retentit sous la terre; que la dernière de nos vanités, c'est la vanité de nos mémoires, et que le vrai juge de nos œuvres ici-bas n'est pas la gloire, mais la conscience. Mais que sait-on avant d'avoir réfléchi?