Quoi qu'il en soit, je restai plusieurs heures assis au pied du monument d'Alfieri, méditant en moi-même sur la majesté de cette tombe, et concevant l'émulation vague de consacrer ma propre vie à me construire à moi-même une illustre tombe. Rêve d'enfant, dont je suis bien détrompé aujourd'hui! La tombe la plus ignorée, sous un peu d'herbe, sans pierre et sans nom, est la plus désirable. À quoi bon des traces sur une terre et dans des mémoires qui ne conservent rien éternellement? La mort, c'est l'oubli. Reculer de quelques années sa mort, c'est toujours mourir. Il n'y a pas de remède à notre néant, pas même dans notre vanité. Il vaut mieux accepter franchement le néant d'ici-bas que de lutter ridiculement et péniblement avec l'impossible. Mais je ne pensais pas ainsi alors, et le tombeau de marbre d'Alfieri, sculpté par Canova, et contemplé par Florence, me paraissait une apothéose suffisante pour payer toute une longue existence de travail, de vertu et de génie. Je prenais devant ce monument une véritable ivresse d'immortalité.

Tout à coup le nom d'Aloysia de Stolberg, comtesse d'Albany, me rappela que j'avais dans ma malle une lettre de recommandation pour une dame de ce nom à Florence, lettre que j'avais jusque-là négligé de porter à son adresse. La rougeur me monta au visage, et mon cœur battit d'émotion à l'idée de voir cette femme célèbre, dont cette inscription sur le tombeau venait de me faire retrouver le nom et la renommée dans ma mémoire. Qui n'a lu les mémoires d'Alfieri? qui ne sait sa passion, son culte, son idolâtrie poétique pour celle qu'il appelle la mia donna, autre Laure de cet autre Pétrarque, autre Béatrice de cet autre Dante, autre Vittoria Colonna de cet autre Michel-Ange? Elle survivait à son poëte; elle habitait Florence; j'étais à quelques pas de son palais; j'avais un accès naturel et presque obligé auprès d'elle, et je pouvais voir, le soir même, celle dont la beauté, le cœur, les aventures, les disgrâces et la gloire poétique avaient tant occupé ma première imagination. La passion de connaître cette femme historique l'emporta sur la timidité. Je sortis à grands pas de Santa Croce, et je rentrai à mon hôtellerie pour chercher dans mes lettres de recommandation la lettre adressée à la comtesse d'Albany.

XXVIII

On sait que la comtesse d'Albany était la veuve du dernier des Stuarts, prétendants à la couronne d'Angleterre. Ce prince, exilé à Rome par les révolutions de son pays, avait épousé tard la jeune et belle comtesse de Stolberg, fille d'une illustre maison princière de la Belgique allemande. Cette charmante personne, devenue ainsi reine légitime de la Grande-Bretagne, avait consolé pendant quelques années le prétendant, son mari, de ses malheureuses expéditions en Écosse et de sa déchéance du trône sur le continent. Retiré à Rome dans l'oisiveté d'une vie désormais sans but, l'infortuné prince avait cherché, dit-on, dans l'ivresse l'oubli de son héroïsme inutile, de son rang perdu et de son âge avancé. Le comte Alfieri avait été touché profondément des infortunes d'une jeune femme négligée et souvent offensée par un époux abruti. Son culte poétique avait consolé cette malheureuse victime de l'indifférence de son époux.

Le pape, à la requête du cardinal d'York, frère du prétendant, avait séparé, par un acte de sa toute-puissance, la comtesse d'Albany de son mari. Elle avait vécu quelque temps dans un couvent de Rome, sous la protection du souverain pontife et du cardinal d'York. Alfieri avait été admis une ou deux fois dans le cloître où languissait son idole. Elle avait fini par s'évader de Rome avec la tolérance tacite du pape; elle avait voyagé en Espagne, en France, en Allemagne. Alfieri s'était rencontré partout sur ses pas. Enfin le prétendant était mort de tristesse et de dégoût plus que d'années à Rome; cette mort avait rendu la liberté à la comtesse d'Albany. Elle recevait une pension de l'Angleterre, elle ne pouvait quitter son nom; mais elle était maîtresse de sa main; elle la donna au poëte qui possédait depuis longtemps son cœur.

Alfieri et la comtesse d'Albany, mariés secrètement, habitaient ensemble un petit palais au bord de l'Arno, sur le quai de Florence. C'est là que le poëte avait achevé ses œuvres et caché sa vie. L'inquiétude qui l'avait promené pendant vingt ans dans toutes les capitales de l'Europe s'était changée, depuis sa réunion avec la comtesse, en une réclusion absolue et presque sauvage. Sa dame et ses livres, ses vers et ses chevaux étaient devenus ses seules pensées. On le voyait tous les jours, à la même heure, sortir à cheval, seul, de son palais sur l'Arno, le front chargé de soucis et de rancunes, s'éloigner des murs de la ville et s'égarer jusqu'au soir dans les sentiers les plus déserts, sur les collines d'oliviers et de cyprès qui cernent le bassin de Florence.

Il inspirait à ceux qui le rencontraient un respect mêlé d'une superstitieuse terreur; on voyait en lui un spectre rajeuni de Dante et de Machiavel. Il avait été un ardent fauteur de la révolution française dans ses commencements; il était devenu l'ennemi le plus implacable de la cause française à la fin. C'était un de ces révolutionnaires aristocrates, pleins de contradictions entre leur nature et leurs idées, comme il en existait tant à cette époque, qui adoraient les principes et qui détestaient les conséquences.

Il venait de mourir avant le temps, malade de dégoût pour les choses humaines et de mépris pour l'humanité: la mauvaise humeur l'avait tué. Triste mort pour celui que l'on croyait un grand homme! Mais ce n'était pas un grand homme en réalité: c'était un grand déclamateur en poésie et un grand humoriste en prose. Il n'y avait eu de vraiment grand en lui que sa passion pour la liberté et son amour. Mais moi j'étais encore sous l'illusion de son caractère et de son génie; c'était pour moi un Sophocle et un Tacite! Qu'on le pardonne à ma jeunesse! et qu'on se figure mon émotion fébrile en me préparant à voir celle qu'il avait divinisée dans ses vers.

XXIX

Je n'avais rien de ce qui était convenable pour paraître avec une certaine distinction dans le monde, excepté ma figure et ma modestie. Tout mon bagage consistait dans une petite malle de bois au fond de laquelle était caché mon trésor, épargne de ma mère, qui ne dépassait pas soixante louis d'or. Mon costume était aussi restreint que ma finance: je n'avais, en outre de l'habit et du manteau que je portais sur moi, qu'un petit habit neuf précieusement enveloppé d'un linge et réservé pour les grandes occasions. C'était un habit d'été gris bleu, comme on les portait alors, et dont la forme et la couleur me sont restés dans la mémoire, depuis que j'en ai usé tant d'autres, comme un monument de toilette et d'élégance qu'aucun autre n'a jamais égalé à mes yeux. Je l'endossai, en m'admirant, sur un pantalon de nankin jaune et sur un gilet de même étoffe, brodé en soie par une tante, et je pris, ainsi vêtu, le quai qui conduisait au petit palais de la comtesse d'Albany. C'était le soir; je tremble encore en y pensant des efforts d'énergie qu'il me fallait faire pour triompher de ma timidité. J'avais à la main la lettre d'introduction qui m'avait été donnée par un gentilhomme notre voisin, ami de mon père. Il se nommait M. de Santilly; il avait été général au service d'Espagne sous Charles IV; il avait connu intimement à Madrid la comtesse d'Albany et sa sœur, la princesse de Castelfranco. Apprenant par mon père qu'on m'envoyait voyager en Italie, il m'avait offert des lettres amicales pour ces deux dames, ses amies, dont l'une vivait à Florence et l'autre à Naples.