XXX

Bien que marchant très-lentement dans la terreur de ce que j'allais voir et dire, je fus en quelques pas à la porte du petit palais sur l'Arno.

Ce qu'on appelle palais dans cette langue qui grandit tout ce qu'elle prononce, n'était qu'une petite maison sans cour ni jardin, composée d'un rez-de-chaussée et d'un demi-étage, dont la façade, sans aucune architecture, ouvrait par quelques fenêtres basses et closes sur le quai étroit de l'Arno. Les persiennes de la chambre du poëte, fermées depuis sa mort, donnaient à la maison un air de mystère et de deuil qui imprimait une certaine terreur; je croyais encore entrer dans un sépulcre.

Je frappai le marteau d'une porte élevée de deux marches au-dessus du quai. La porte s'ouvrit, et je me trouvai tout balbutiant en face d'un serviteur vêtu de noir, dans un petit corridor qui conduisait à un escalier tournant. La comtesse était sortie pour aller, comme c'est l'usage de tous les soirs à Florence, se promener en calèche découverte, avec quelques abbés de sa société, sous les belles ombres des Cacines, ce parc de Florence. Je remis ma lettre au valet de chambre, et je rentrai dans mon hôtellerie, très-heureux au fond d'avoir ajourné ma présentation à cette reine d'Angleterre, mais bien plus imposante à mes yeux pour avoir été la reine du cœur du poëte.

XXXI

Le lendemain à mon réveil, je reçus un billet très-poli et très-empressé de la comtesse d'Albany (billet que je garde encore, quoique j'aie reçu depuis d'autres lettres d'elle). Elle m'y parlait de son ami M. de Santilly, de qui elle serait heureuse d'avoir des nouvelles, et elle m'invitait à dîner pour le jour suivant.

Je me rendis avec le même habit, le même pantalon et le même gilet, que j'avais réservés pour ce grand jour de son invitation. Je frappai avec plus d'assurance; trois domestiques en deuil me reçurent dans le corridor. Je montai l'escalier, puis je redescendis quelques marches qui conduisaient à une espèce d'entre-sol dont la comtesse avait fait son cabinet de conversation, comme on dit en Italie, et je me trouvai en face de la reine détrônée de la Grande-Bretagne.

Rien ne rappelait en elle, à cette époque déjà un peu avancée de sa vie, ni la reine d'un empire, ni la reine d'un cœur. C'était une petite femme dont la taille, un peu affaissée sous son poids, avait perdu toute légèreté et toute élégance. Les traits de son visage, trop arrondis et trop obtus aussi, ne conservaient aucunes lignes pures de beauté idéale; mais ses yeux avaient une lumière, ses cheveux cendrés une teinte, sa bouche un accueil, toute sa physionomie une intelligence et une grâce d'expression qui faisaient souvenir, si elles ne faisaient plus admirer. Sa parole suave, ses manières sans apprêt, sa familiarité rassurante, élevaient tout de suite ceux qui l'approchaient à son niveau. On ne savait si elle descendait au vôtre ou si elle vous élevait au sien, tant il y avait de naturel dans sa personne. En peu de minutes d'entretien, encourageant de son côté, timide du mien, je me sentis aussi à l'aise devant elle que si je l'avais vue tous les jours. «M. de Santilly me mande que vous écrivez des vers,» me dit-elle en souriant de ma jeunesse et de ma confusion. «Vous êtes sans doute curieux de visiter la chambre et la bibliothèque du grand homme que l'Italie a perdu. Je vais vous y faire conduire.» Puis elle fit signe à un vieil abbé, dont j'ai oublié le nom, de m'accompagner dans deux pièces voisines.

Nous remontâmes les marches que j'avais descendues, et je me trouvai au premier étage, de plain-pied avec la chambre et avec la bibliothèque d'Alfieri. Les volets fermés ne laissaient entrer qu'un demi-jour dans l'appartement. On pouvait se figurer que le grand homme l'habitait encore. J'étais transi; je ne pouvais parler, à peine regarder. Ces livres tant de fois feuilletés par une main magistrale, cette table sur laquelle quelques volumes grecs et quelques pages de la même langue non achevées attestaient que la mort l'avait surpris dans ces fortes études, le lit où il avait rêvé, la plume avec laquelle il avait écrit, tous ces meubles qui semblaient attendre leur maître, cette ombre de la chambre sur les murs, dans laquelle on pouvait s'imaginer voir encore l'ombre colossale du poëte (Alfieri était un géant), enfin ce tapis usé par ses pas pendant ses longues insomnies poétiques, me remplissaient de stupeur et de silence. La présence de l'abbé m'empêcha seule de m'agenouiller sur le plancher pour baiser ces traces. J'ai toujours craint de paraître affecté en me montrant ému. Je me contentai d'arracher furtivement une barbe de plume encore noircie de l'encre du maître, et de la glisser dans mon chapeau pour emporter au moins cette relique de poésie. Je la possède encore, avec une feuille du laurier de Virgile au Pausilippe et un grain de la brique rouge du cachot du Tasse à Ferrare; monuments pieux de mes nombreux pèlerinages aux tombeaux des grands esprits.

XXXII