Nous avons dit tout à l'heure: Le poëme épique, c'est le monde.
Or le monde est double, ou plutôt il y a dans le monde deux mondes: le monde qu'on voit, et le monde invisible; l'un est aussi certain que l'autre, quoiqu'il ne tombe pas sous les sens, parce qu'il tombe sous le sens des sens, l'INTELLIGENCE!
Que nous dit cet oracle intérieur qu'on nomme l'évidence? Il nous dit:
La matière existe. Nous la voyons, nous la palpons, nous la foulons sous nos pieds sous forme de terre, nous la contemplons sur nos têtes sous forme d'air, de lumière, de feu, d'astres, de firmament. Ou il faut nier tous nos sens et nous suicider mentalement nous-même, ou il faut confesser que la matière existe.
Mais il existe autre chose que la matière; cela est d'un autre ordre d'évidence, mais cela est tout aussi évident. Il y a en nous et hors de nous un être qui ne tombe pas sous nos sens, c'est ce que nous appelons l'esprit. L'esprit divin, incréé, illimité, infini, tout-puissant et tout parfait, si nous appliquons ce mot à Dieu, l'Être des êtres; l'esprit créé, borné, fini, impuissant et imparfait, si nous appliquons ce mot à l'âme de la nature, à l'âme de l'homme, ou à toutes les autres espèces d'âmes dont il a plu à Dieu de douer les différents êtres sortis de sa création à divers degrés. L'intelligence, la pensée, la volonté, la conscience, la moralité ou l'immoralité, le choix entre le bien et le mal, la liberté, la perversité ou la sainteté des actes, sont des phénomènes intellectuels de cet être appelé esprit; phénomènes aussi inexplicables, mais aussi incontestables pour l'homme de bonne foi, que les phénomènes matériels le sont pour nos sens. C'est le mens agitat molem des poëtes, le ressort surnaturel, caché mais sensible, qui remue, qui régit, qui gouverne le monde divin.
IV
Or que s'ensuit-il encore pour tout être pensant? Il s'ensuit qu'il y a pour l'homme deux destinées. Une destinée sur la terre, qui commence à sa naissance et qui finit à sa dernière respiration, à sa petite place sur ce petit atome en mouvement qu'on appelle le globe, destinée toute correspondante à cette matière dont nos sens, empruntés pour quelques jours à la terre, sont formés. Il s'ensuit, avec la même certitude, qu'il y a pour l'homme immatériel, ou pour l'âme incorporelle de l'homme enfin délivrée de ses sens, une autre destinée, destinée immatérielle toute correspondante aussi à la nature intellectuelle et morale de cet être créé appelé homme ici-bas, et on ne sait de quel nom divin ailleurs.
Si cela n'était pas ainsi, les trois grands témoins de Dieu: l'intelligence, la conscience, l'évidence intérieure, auraient menti en nous, c'est-à-dire que ces trois grands témoins, subornés par la vérité suprême, Dieu, auraient été chargés par Dieu de se jouer en son nom de l'intelligence, de l'évidence, de la conscience, de la vérité, de la foi, de l'espérance de l'homme! Absurdité ou blasphème, qui ferait tomber les écailles des yeux et les étoiles du firmament!
Il existe donc un monde invisible où l'homme, après avoir achevé sa destinée matérielle, poursuit sa destinée intellectuelle et morale. Rien n'est fini quand tout est fini; car tout s'enchaîne et tout recommence. Les cieux, les limbes, les purgatoires, les enfers, dans toutes les religions, sont les noms divers des CONSÉQUENCES de la vie matérielle que nous retrouvons dans la vie immatérielle, après ce monde, pour nous purifier, nous punir, nous récompenser dans un autre monde.
Je plains, sans les accuser, ceux qui ne croient pas au monde invisible. Quant à moi, j'y crois mille fois plus fermement qu'à ce monde visible; car je crois à l'œil de l'intelligence mille fois plus qu'à l'œil de chair! On peut aveugler les sens, mais qui peut aveugler l'évidence en moi? L'évidence, c'est l'œil de Dieu en nous.