V
Il s'ensuit enfin que tous les peuples, depuis l'origine des peuples, ont imaginé un monde invisible, surnaturel et éternel, faisant suite et complément au monde passager où nous agissons. Il s'ensuit que les poëtes, ces organes réputés divins de l'imagination du genre humain, ont été forcés d'introduire dans le poëme épique, ce grand résumé chanté des deux mondes, un monde invisible à côté et au delà du monde visible, la matière et l'esprit, l'homme complet, héros ou martyr sur la terre, demi-dieu dans les olympes, ou supplicié dans les enfers.
Voilà pourquoi le surnaturel ou le merveilleux fait partie obligée du poëme épique. Sans ce monde de l'esprit superposé au monde de la matière, l'imagination ou la piété de l'homme n'est pas satisfaite. On ne lui montre qu'un monde, il en veut deux; et il a raison d'en vouloir deux, car il y en a deux dans un. Le poëme qui finit au tombeau finit dans une énigme, et l'humanité ainsi n'a pas de dénoûment.
VI
J'en ai fini avec la métaphysique; mais vous allez voir qu'elle était nécessaire même pour vous expliquer pourquoi l'Europe moderne n'avait pas et ne pouvait pas avoir de poëme épique. Et maintenant je reprends, et je dis: L'Europe moderne ne peut pas avoir de poëme épique, parce qu'elle en a un.
Et où est-il, ce poëme épique que l'Europe lit à son insu depuis des siècles sans que ses poëtes s'en soient aperçus?
Il est dans sa Bible, ou plutôt il est sa Bible elle-même.
Nous ne comprenons pas que M. de Chateaubriand, qui a fait un si beau livre et un livre souvent si sophistique sur les beautés poétiques de la religion chrétienne, se soit acharné à prétendre que le christianisme avait enfanté des foules de poëmes prétendus épiques, tantôt avec le merveilleux des contes arabes, comme dans le Tasse; tantôt avec le merveilleux mixte de l'Évangile et de l'Olympe, comme dans le Dante; tantôt avec le merveilleux des froides allégories, comme dans Voltaire, sans s'apercevoir que tous ces poëmes n'étaient pas les véritables épopées nationales du monde chrétien, mais que la Bible était la seule épopée, et que Moïse était le seul Homère des siècles et des peuples qui datent de la Bible.
Comment voulez-vous, en effet, qu'il y ait pour les peuples nés dans la théogonie hébraïque ou chrétienne, des poëtes de fantaisie qui puissent lutter avec cette poésie devenue dogme, et avec ce merveilleux devenu foi? C'est impossible.
Quoi! voilà un livre réputé vieux comme le monde, écrit, selon les Hébreux et selon les chrétiens, sous la dictée de l'écrivain dont les mots sont des astres et dont les pages sont firmaments! Ce livre raconte en versets, dont chacun est un vers qui trouve son écho dans un autre vers, les pensées de Dieu, la création du monde en six grandes journées de l'ouvrier divin, qui sont peut-être des semaines de siècles; la naissance du premier homme, son ennui solitaire dans l'isolement de son être, qui n'est qu'un morne ennui sans l'amour; l'éclosion nocturne de la femme, qui sort, comme le plus beau des rêves, du cœur de l'homme; les amours de ces deux créatures complétées l'une par l'autre dans ce premier couple dont le fils et les filles seront le genre humain; leurs délices dans un jardin à demi céleste; leur pastorale enchantée sous les bocages de l'Éden; leur fraternité avec tous les animaux aimants qui parlaient alors; leur liberté encore exempte de chute; leur tentation allégorique de trop savoir le secret de la science divine, secret réservé seul au Créateur, inhérent à sa divinité; leur faute, de curiosité légère chez la femme, de complaisance amoureuse chez l'époux; leur tristesse après le péché, premier réveil de la conscience, cette révélation par sentiment du bien et du mal; leur citation au tribunal divin; les excuses de l'homme pour rejeter lâchement le crime sur sa complice, le silence de la femme, qui s'avoue coupable par les premières larmes versées dans le monde; leur expulsion; leur pèlerinage sur la terre devenue rebelle; la naissance de leurs enfants dans la douleur; le travail sous toutes les formes, premier supplice de l'humanité; le premier meurtre faisant boire à la terre le sang de l'homme par la main d'un frère; puis la multiplication de la race pervertie dans sa source; puis le déluge couvrant les sommets des montagnes; une arche sauvant un juste, sa famille, tous les animaux innocents; puis la vie patriarcale, en familiarité avec des esprits intermédiaires appelés des anges, esprits tellement familiers qu'ils se confondent à chaque instant sur la terre avec les hommes, auxquels ils apportent les messages de Dieu; puis un peuple choisi de la semence d'Abraham; des épisodes naïfs et pathétiques, comme ceux de Joseph, de Tobie, de Ruth; une captivité amère chez les Égyptiens; un libérateur, un législateur, un révélateur, un prophète, un poëte, un historien inspiré dans Moïse; puis des annales pleines de guerres, de conquêtes, de politique, de liberté, de servitude, de larmes et de sang; puis des prophètes moitié tribuns, moitié lyriques, gouvernant, agitant, subjuguant le peuple par l'autorité des inspirations, la majesté des images, la foudre de la langue, la divinité de la parole; puis des grandeurs et des décadences qui montent et descendent de Salomon à Hérode; puis l'assujettissement aux Romains; puis un Calvaire, où un prophète plus surnaturel monte sur un autre arbre de science pour proclamer l'abolition de l'ancienne loi, et promulguer pour l'homme, sans acception de tribus, Juifs et païens, une loi plus douce scellée de son sang;