Puis une autre terre et un autre ciel pour l'univers romain devenu l'Europe.
N'est-ce pas là un poëme à la fois merveilleux, philosophique, populaire, qui s'empare d'avance de toutes les imaginations dont le poëte épique chercherait vainement à s'emparer après celui-là? La place n'est-elle pas prise? Poëme immense qui commence par une pastorale dans un ciel terrestre, qui se poursuit par des épithalames comme le Cantique des cantiques, par des élégies dans les Psaumes de David, par des odes dans les versets des prophètes, par une tragédie dans l'holocauste d'une victime pure sur le Golgotha, et dans des apothéoses dans le ciel final des esprits!... En sorte que toute l'humanité naissante, déchue, gémissante, priante, chancelante, vivante, morte, ressuscitée, est contenue et exprimée dans cette épopée des races hébraïques; que le prêtre et le poëte n'est qu'un seul homme pour les peuples de cette théogonie; et que toutes les fois que le peuple assiste à ses mystères dans les temples, il entend le pontife réciter ses annales, chanter ses hymnes, commémorer ses drames, et qu'il assiste ainsi à sa propre épopée en action! Quel rôle reste-t-il au merveilleux des poëtes épiques dans des contrées où l'on apprend par cœur ce livre aux générations qui se renouvellent, pendant que le lait des mères coule encore sur les lèvres des enfants?
N'accusons donc pas l'Europe moderne de n'avoir pas de poëme épique. Ce n'est pas la faute de sa poésie, c'est la conséquence de sa Bible, plus poétique et plus merveilleuse que ses poëmes. Il n'y a dans ce fait aucun symptôme de dépérissement de son génie ni de stérilité dans sa séve; il y a, au contraire, le symptôme d'une soif d'infini et de merveilleux qui atteste la jeunesse d'imagination dans les peuples. Nous reviendrons l'année prochaine sur ce sujet, quand nous étudierons littérairement, et non théologiquement, les poëmes hébraïques dans la Bible: Bossuet lui-même les a étudiés à ce point de vue.
VII
Nous convenons néanmoins, avec ceux qui signalent en ce moment une certaine stérilité momentanée dans le génie littéraire de l'Europe moderne, qu'en effet ce génie semble non pas décroître, mais se reposer comme d'une trop énergique production d'hommes et d'œuvres, depuis la mort de Gœthe, de Schiller, de Klopstock en Allemagne, et depuis la mort de Byron, de Walter Scott, de Fox, de Pitt, de Canning, de Sheridan, de Peel en Angleterre. Ces poëtes, ces orateurs, ces hommes d'État, bien que remplacés sur les trois scènes par des hommes qui soutiennent le nom de leur patrie, semblent avoir épuisé pour un temps la prodigieuse fécondité de l'esprit humain dans le commencement de ce siècle. Il y a des saisons pour ces grands phénomènes de végétation intellectuelle comme pour les plantes. Oui, quand on jette un regard sur les États de l'Europe moderne aujourd'hui, on se demande en vain où sont les hommes qu'ont vus nos pères ou que nous avons vus nous-même dans notre jeunesse? Où sont ces noms qui remplissaient l'oreille dans la poésie, dans l'éloquence, à la tribune, dans les conseils des peuples ou des rois? Qui est-ce qui dépasse aujourd'hui du front la taille ordinaire, en Russie, en Prusse (excepté pourtant Humboldt, qui vit encore), en Allemagne, en Angleterre? Est-ce qu'il n'y a pas une grande lacune, non pas dans les masses, mais dans les supériorités? Est-ce qu'on ne dirait pas que toutes les étoiles de première grandeur de ces groupes de l'Europe ont pâli tout à coup et n'ont été remplacées que par des reflets affaiblis de leur splendeur nationale?
La complaisance et la flatterie répondraient en vain: Non; l'impartialité en convient. En promenant son regard sur l'Europe, on voit des peuples, on ne voit plus d'hommes démesurés au sommet des institutions ou des littératures. J'en excepte les nations où, comme en Espagne, en Italie, en Portugal, au Brésil, en Amérique, les secousses des révolutions et les enfantements de l'indépendance ou de la liberté ont redonné aux forces intellectuelles endormies une vitalité qui commence par l'héroïsme et qui finit par la poésie.
Ce sont des pays qui naissent ou qui renaissent. La nature, sollicitée par le patriotisme, y concentre sa vigueur pour faire d'abord des citoyens, puis des hommes d'État, puis des orateurs, puis des poëtes. Dans tous ces pays on peut s'attendre à des prodiges prochains d'intelligence appliquée aux lettres. Quand il y a une grande œuvre à faire, elle fait naître les instruments.
VIII
Mais, en France, est-il vrai que le niveau de l'esprit humain, politique, scientifique, poétique, oratoire, littéraire, ait baissé dans cette première moitié du siècle? Est-il vrai qu'il y ait pénurie d'hommes, disette de génie, affaissement du ressort, abaissement du niveau? Est-il vrai que ces détracteurs rétrospectifs de l'intelligence française soient fondés à nous convaincre d'une prétendue décadence qui n'existe que dans leurs courtes pensées? Est-il vrai que l'âge des grandes choses, des grands esprits et des grandes paroles soit passé pour nous et pour nos descendants, et que nous n'ayons plus qu'à nous résigner à la stérilité et à couvrir nos fronts, comme les prophètes de malheur, de la cendre de nos pères?