II
Après le siècle de Louis XIV, il y eut en France, comme dans toutes les choses humaines, un moment d'intermittence et de repos du génie français; puis ce caractère de bon sens, de bon goût et d'universalité qui caractérise, selon nous, la littérature nationale, se reproduit, se concentre et se manifeste tout à coup dans un seul homme, Voltaire. Voltaire, philosophe, historien, critique, érudit, commentateur, poëte épique, poëte dramatique, poëte satirique, poëte burlesque et scandaleux, poëte léger et rival en grâce d'Horace son maître; Voltaire surtout, correspondant de l'univers et répandant dans ses lettres familières, chef-d'œuvre insoucieux de soixante-dix ans de vie, plus de naturel, d'atticisme, de souplesse, de grâce, de solidité et d'éclat de style qu'il n'en faudrait pour illustrer toute une autre littérature. Il ne manque qu'un caractère à cette grandeur, le sérieux.
On s'est souvent étonné, depuis que nous pensons tout haut dans ce siècle, de notre admiration continue et persévérante pour ce grand écrivain, si peu poëte dans la grande acception du terme, et surtout si peu lyrique, si peu éloquent, si peu enthousiaste.
C'est que Voltaire est plus qu'un écrivain et plus qu'un poëte à nos yeux, c'est une date; c'est la fin du moyen âge. C'est plus encore, c'est la France elle-même incarnée avec toutes ses misères, ses imperfections, ses vices et ses qualités d'esprit dans un seul homme; en sorte que notre goût, ou si l'on veut notre faiblesse pour la nature diverse, sensée, raisonnable, universelle de notre pays, se trouve satisfait et flatté dans ce Protée moderne, et que notre admiration pour ce résumé vivant, spirituel, multiple de la France est une espèce de patriotisme de notre esprit, qui contemple et qui aime sa patrie intellectuelle dans ce représentant presque universel de la nation littéraire. Voltaire est la médaille de son pays.
III
Dire que Voltaire fut la France de son époque, c'est dire assez qu'il fut complétement original, non en vers, mais en prose. Il ne donna pas de chef-d'œuvre littéraire à la langue, excepté dans le badinage, mais il lui donna la liberté de style, et avec la liberté, dix langues pour une. Il lui donna l'instrument de la polémique.
Non pas de la polémique lourde, scolastique, pédante, doctorale, oratoire qui avait appesanti jusqu'à lui la discussion entre les sectes et entre les partis, mais de la polémique légère, badinage du bon sens, qui fait son métier gaiement, selon l'expression de Mirabeau. Il transporta la conversation dans les lettres et dans l'histoire, et il en chassa l'ennui, ce fléau des livres. Le mouvement et le courant de son esprit empêchèrent l'ennui de germer dans les eaux vives de l'intelligence française.
Les polémistes et les historiens venus après lui ont réhabilité l'ennui comme une qualité de la pensée, le poids. Mais plus la pensée est pensée, moins elle pèse! Les styles pesants sont le témoignage des esprits lourds qui ne peuvent se débarrasser de la lourdeur des mots. Le génie ne pèse pas, il soulève.
Voltaire serait un grand créateur en style, ne fût-ce que pour avoir purgé de l'ennui la polémique, et pour avoir écrit ce vers, le plus français de tous les vers:
Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.