Il créa la langue improvisée, rapide, concise du journalisme, et avec la langue du journalisme il créa cette puissance moderne de la multiplication de l'intelligence d'un seul dans l'esprit de tous; il créa le dialogue universel, incessant de l'esprit humain. Sans la langue de Voltaire, le journalisme n'aurait pas pu naître, le monde aurait continué à être sourd; il fit l'écho qui répercute partout les idées. Ce seul service rendu à la langue française ferait aussi de lui un grand inventeur.

Mais arrêtons-nous, et n'anticipons pas sur l'analyse du caractère et des talents de ce littérateur universel; nous lui consacrerons l'année prochaine deux ou trois de ces entretiens, juste et sévère quelquefois contre le philosophe, implacable contre le cynique, dédaigneux souvent du poëte, enthousiaste toujours pour le grand monétisateur de l'esprit humain.

IV

Voltaire était un écrivain original par étude; Jean-Jacques Rousseau le fut par nature: c'est véritablement par lui que commence la complète originalité de la littérature moderne. Comment aurait-il imité? il ne connaissait pas les modèles. Il était né de lui-même, fils de ses œuvres, comme on a dit plus tard; écrivain de sentiment, il tirait tout de son propre cœur.

Aussi la littérature française prend-elle tout à coup sous sa plume un caractère d'étrangeté, d'indépendance sauvage, de rêverie germanique, de mélancolie septentrionale, d'amertume plaintive et de nature alpestre. Les œuvres de Rousseau rappellent le Genévois, le républicain, le prolétaire, le pasteur arcadien, le philosophe aigri contre la médiocrité inique du sort, se vengeant, par des utopies, de l'inégalité forcée des conditions sociales. Elles rappellent surtout le coloriste helvétien, né dans les montagnes, important dans la littérature artificielle de Paris les images, les harmonies, les couleurs de ces solitudes; un ranz des vaches sublime, chanté pendant trente ans à la France et à l'Europe par le fils de l'horloger des Alpes.

V

La France commençait à s'épuiser de génie et d'esprit français après les siècles de Louis XIV et de Voltaire; elle sentait le besoin d'une séve étrangère, plus jeune et plus européenne, pour germer de nouvelles idées et de nouveaux sentiments. J.-J. Rousseau la rajeunit du premier mot; elle se précipite à lui avec un enthousiasme qui ressemble au délire; elle l'adopte, elle adore tout de lui, jusqu'à ses démences et à ses injures; elle en fait son favori, son philosophe, son législateur, son apôtre, son cynique, son Diogène, son Socrate dans un seul homme. Il l'inonde pendant trente ans de sentiments vrais, d'idées fausses, de romans systématiques et de systèmes politiques plus romanesques que ses romans; mais il l'enivre en même temps du plus beau style qu'aucune langue ait jamais parlé depuis les Dialogues de Platon. Par lui la prose française, trop molle dans Fénelon, trop brusque dans Bossuet, trop pompeuse dans Buffon, trop légère dans Voltaire, prend une vigueur, une gravité mâle, une majesté digne, mais toujours naturelle, qui donne l'autorité à la pensée, la plénitude à l'oreille, l'émotion à la conscience du lecteur. C'est le style éloquent dans l'acception la plus haute du mot. Quand on lit J.-J. Rousseau dans la polémique, dans le Vicaire savoyard, dans quelques pages des Confessions, on entend la voix, on voit le geste de l'orateur platonique ou cicéronien derrière la période accentuée de l'orateur invisible. Ce style, c'est l'éloquence parlée par la page muette; c'est la plume prenant la voix.

Aussi devons-nous à J.-J. Rousseau l'éloquence de nos tribunes; il était le maître de diction des orateurs qui allaient naître et parler après sa mort. Sa mission littéraire était de façonner la littérature civile de la France à l'usage de la révolution et des discussions politiques.

VI

Un autre écrivain de la même date, Buffon, accomplissait au même moment pour la littérature française une autre mission presque parallèle: c'était la mission de façonner la langue littéraire à la science. La science et l'industrie, cette conséquence appliquée de la science, allaient devenir une des branches de notre littérature. Pour cette littérature froide, il n'était pas nécessaire alors d'avoir la chaleur qui vient du cœur; il suffisait de la clarté qui vient de l'esprit. Buffon y ajoutait le coloris qui vient de l'imagination et qui sert à peindre ce que le naturaliste sans couleur se borne à décrire. La France doit à ce grand coloriste sa langue littéraire mise au service de la science de la nature. Trop majestueux, trop monotone, trop ostentatoire, surtout trop peu sensible, Buffon décrit et n'émeut jamais.