Le second est Vergniaud.
Vergniaud, le plus sublime lyrique d'éloquence qui ait jamais prophétisé sa propre mort et la mort de ses ennemis sur une tribune les pieds dans le sang; orateur pathétique de la pitié, de la justice, de la modération, des remords, de la supplication à un peuple charmé mais sourd, chant du cygne de la littérature et de l'éloquence françaises expirantes, fait pour parler en présence de la mort, et à qui on ne peut supposer une autre tribune que l'échafaud.
L'Europe écoutait encore avec un frisson de ravissement, morituri te salutant!
Ces deux hommes morts, on n'entendit et on n'écouta plus rien. Quelques mots sublimes d'ironie et brefs de temps en temps, comme celui de Lanjuinais au boucher Legendre: «Avant de m'immoler, fais décréter que je suis un bœuf!» ou l'apostrophe antique du même orateur à l'assemblée meurtrière, qui le couvrait d'outrages avant de le frapper: «Quand les anciens avaient choisi une victime pour le sacrifice, ils l'ornaient de bandelettes et la couronnaient de fleurs avant de la frapper; et vous, pires que ces sacrificateurs, vous couvrez d'insultes et vous traînez dans la boue vos victimes! etc.»
XXI
Quand l'Europe, d'abord si passionnée sous l'Assemblée Constituante pour notre philosophie, notre littérature, notre langue, notre révolution, vit la France, saisie tout à coup comme d'une démence d'Oreste, immoler son roi innocent, sa reine étrangère, ses orateurs, ses philosophes, ses poëtes, ses femmes, ses enfants, ses vieillards, et jusqu'à ces jeunes vierges traînées en groupe à l'échafaud, comme pour composer à la mort des bouquets de cadavres, l'Europe détourna la tête, elle retira son intérêt à une cause si belle mais si honteusement profanée; elle crut à une démence de la nation; elle la prit en pitié, puis en terreur, puis en horreur. Elle répudia du cœur la langue, les idées, la littérature d'un peuple dont le gouvernement avait pour premier ministre le bourreau.
Mais cependant cette tragédie même avait par sa nature pathétique, pour le cœur humain, l'intérêt palpitant et passionné qui attache l'âme aux combats du cirque, aux grands crimes, comme aux grandes vertus sur la scène où les peuples jouent les drames de Dieu. La France était la tragédienne en action du monde moderne: on frémissait, mais on ne pouvait pas s'empêcher de regarder. Elle se gravait par ses convulsions comme par ses exploits dans l'imagination fascinée de l'Europe. Il y a de la fascination dans les calamités même du peuple, quand ces calamités dépassent les proportions ordinaires du crime et s'élèvent jusqu'à l'impossible du forfait. Les proscriptions de Rome sous les Marius et sous les Sylla sont atroces, mais ces proscriptions mêmes font partie de l'histoire de Rome et défient la mémoire d'oublier le nom de cette tragédienne du vieux monde. Il en fut ainsi de la France sous la Convention; elle donna quinze mois le frisson de l'horreur à l'Europe, et défia l'imagination de l'Europe de se détacher du spectacle de sang qu'elle donnait aux nations.
XXII
Mais peut-on louer en conscience et en humanité une assemblée qui gouvernait à coups de hache, comme si le meurtre était un gouvernement? Peut-on même l'excuser sur la prétendue nécessité du crime en grande politique? Le crime est précisément l'inverse de toute politique; car toute politique n'est que la morale divine appliquée par la grande conscience des hommes d'État au gouvernement des nations: le crime au contraire n'est que l'immoralité humaine appliquée par l'impuissance ou par la perversité de la fausse conscience des ambitions au succès de leur cause ou de leur fanatisme. Le crime n'est que le sophisme de la politique; c'est la morale qui en est la vérité. Les Machiavel, les Robespierre, les Danton ne sont au fond que des dupes qui ont mis leur génie à la torture pour chercher dans le crime ce que Dieu a caché dans la conscience et dans la vertu. La suprême habileté politique, c'est la suprême innocence. L'histoire finira peut-être par apprendre aux hommes d'État ce simple axiome qui les fait sourire de pitié aujourd'hui.