On a été jusqu'à innocenter, que dis-je? jusqu'à glorifier les membres de la Convention d'avoir suivi comme un vil troupeau les proscripteurs du comité de salut public, et d'avoir, les yeux fermés, donné leurs signatures de confiance ou de complaisance sur ces listes de proscriptions qui décimaient tous les matins la vieillesse et la jeunesse, l'infirmité, l'imbécillité, l'enfance, le pêle-mêle de la contre-révolution, de la révolution.
J'avoue que ma raison s'est toujours soulevée en moi contre cette amnistie en masse, jetée comme un manteau, non sur les proscrits, mais sur les proscripteurs. «De deux choses l'une, me suis-je toujours dit à moi-même: ou ces membres en masse de la Convention qui signaient de complaisance les arrêts de mort de tant de milliers d'innocents étaient dans leur cœur complices des proscriptions, et alors ils étaient aussi criminels que leur comité de proscription; ou ces hommes n'étaient pas complices dans leur cœur de ces immolations en masse, et alors ils étaient donc les plus lâches des juges, des législateurs et des hommes, puisqu'ils concédaient ces milliers de têtes aux proscripteurs, de peur d'exposer leur propre tête, en disant oui par leur signature ou par leur silence, quand leur conscience disait non?»
Complice de meurtre, ou complaisante de l'échafaud, quel dilemme pour la Convention? Elle n'en sortira pas quand la vraie postérité sera levée pour cette assemblée tragique. Elle n'est pas encore levée. La conscience de la France est encore intimidée, ou muette, ou captée; mais le temps lui déliera les lèvres.
XXIV
Les politiques acerbes de 1848 nous reprochent d'avoir désarmé la démocratie et aboli la peine de mort politique, de peur que le peuple ne fût tenté d'imiter un jour les sévices sanguinaires de la Convention, dont nous voulions à jamais séparer la nouvelle république par un abîme de magnanimité. Nous avons, disent-ils, énervé ainsi la démocratie, nous avons fait répudier au peuple sa seule force, la terreur; nous avons rassuré et encouragé d'avance par l'impunité les réactions de ses ennemis. Ah! nous acceptons fièrement le reproche, et nous en appelons au temps pour prononcer entre nos accusateurs et nous! Si jamais l'heure de la démocratie sonne pour la nation (et quelle heure ne revient pas sur ce cadran mobile d'une nation, où les heures ne sont que des minutes?), on verra combien les souvenirs néfastes de la Convention portent d'ombres sanglantes après soixante ans sur l'imagination de la nation et sur le nom de république; on verra combien la moindre ressemblance tragique avec la Convention ferait fuir à l'instant cette nation jusque sous le sabre par peur de la hache! On verra combien il faudra de républiques magnanimes, désarmées, innocentes, victimes même de leur innocence, pour apprivoiser ce peuple avec la liberté qui eut le malheur de s'appeler une fois la terreur!
Nous ajournons sans hésitation et sans crainte ceux qui nous reprochent notre innocence aux épreuves et au jugement des démocraties à venir. Si c'était à refaire, nous le referions mille fois. Le plus grand danger pour la république n'est pas dans l'institution, il est dans son nom; et la peur que ce nom inspirait avant 1848, elle la doit tout entière à la Convention. On épouvante le monde avec la peur, mais on ne le gouverne qu'avec la justice et la magnanimité!
XXV
Après cette terreur, il n'y eut plus de littérature, parce que la France avait tué ou proscrit tous ses poëtes et tous ses écrivains, et parce qu'il n'y avait plus ni sang-froid, ni loisir, ni attention dans les âmes pour ce luxe de l'esprit qu'on appelle les lettres.
Il était sorti seulement de temps en temps des prisons quelques chants du cygne, quelques plaintes mélodieuses; ces poésies avaient l'accent des brises de nuit qui traversent les ifs ou les cyprès des cimetières, elles donnèrent à la langue poétique, et même à la prose française d'après la révolution, les premières notes de cette mélancolie tragique, inconnues jusque-là à la langue. C'était une corde nouvelle, corde trempée de sang et de larmes, que la mort avait ajoutée à la lyre moderne: cela ressemblait aux voix des pleureuses qu'on entend de loin en Orient suivre en chantant les cercueils au bord de la mer derrière les oliviers ou les cyprès des champs des morts. Mais cela conservait néanmoins quelque chose de grave, de mâle et d'héroïque qui, tout en pleurant sur sa propre mort, insultait courageusement aux bourreaux. Les plus fières et les plus touchantes de ces lamentations de l'échafaud sont d'André Chénier, cet Orphée républicain du Bosphore déchiré pour sa modération par les femmes thraces de la Terreur.
Écoutez ces dernières ironies du républicain mourant tué par les démagogues de la Convention, dans la voix d'André Chénier.