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Et plus loin:
Non, tu ris avec moi de l'erreur où nous sommes;
Tu sais de quel linceul le temps couvre les hommes;
Tu sais que tôt ou tard, dans l'ombre de l'oubli,
Siècles, peuples, héros, tout dort enseveli;
Qu'à cette épaisse nuit qui descend d'âge en âge
À peine un nom par siècle obscurément surnage;
Que le reste, éclairé d'un moins haut souvenir,
Disparaît par étage à l'œil de l'avenir;
Comme, en quittant la rive, un navire à la voile,
À l'heure où de la nuit sort la première étoile,
Voit à ses yeux déçus disparaître d'abord
L'écume du rivage et le sable du port,
Puis les tours de la ville où l'airain se balance,
Puis les phares éteints qu'abaisse la distance,
Puis les premiers coteaux sur la plaine ondoyants,
Puis les monts escarpés sous l'horizon fuyants;
Bientôt il ne voit plus au loin qu'une ou deux cimes,
Dont l'éternel hiver blanchit les pics sublimes,
Refléter au-dessus de cette obscurité
Du jour qui va les fuir la dernière clarté,
Jusqu'à ce qu'abaissés de leur niveau céleste,
Ces sommets décroissants plongent comme le reste,
Et qu'étendue enfin sur la terre et les mers,
L'universelle nuit pèse sur l'univers.
De la gloire et du temps voilà l'image sombre;
Éloigne-toi d'un siècle, et tout rentre dans l'ombre;
Laisse pour fuir l'oubli tant d'insensés courir;
Que sert un jour de plus à ce qui doit mourir?
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XI
Après nous être écrit tous les hivers d'innombrables lettres et des volumes de vers sur nos impressions, sur nos lectures, sur nos philosophies, sur nos rêves d'adolescents, nous nous réunissions tout l'été et tout l'automne, tantôt au Grand-Lemps, dans la sévère maison de madame de Virieu, semblable en tout à un cloître autour d'un tombeau, plein de tristesse, de méditation et de silence; tantôt dans la vallée de Chambéry, dans la petite maison de Bissy, chez une tante hospitalière de Louis de Vignet; plus habituellement et plus longuement chez Prosper de Bienassis. Sa mère prêtait avec plus de complaisance sa maison, ses jardins, ses bois, à toutes nos licences d'enfants.
Le fond de nos plaisirs était toujours et exclusivement littéraire. Les livres étaient jour et nuit en société avec nous. Nous avions dérobé, par la main de son fils, la clef d'une très-riche et très-libre bibliothèque à madame de Monlevon (c'était le nom de cette aimable veuve). Cette bibliothèque, fermée depuis la mort de son mari par prudence, n'avait pas été formée pour des adolescents. Sans être licencieuse, elle était hasardeuse. Il y avait de tout, depuis les classiques jusqu'aux Pères de l'Église, et depuis les sermonnaires jusqu'aux philosophes du dernier siècle et jusqu'aux poëtes fardés, fades et méphitiques de l'école de Dorat et de Parny, qui nous paraissaient des dieux inconnus découverts sous cette poussière.
Enfermés pendant des soirées entières dans cette chambre haute dont nous avions soin de retirer la clef, pendant qu'on nous croyait dans les bois ou dans les plaines, couchés à terre sur le plancher poudreux, entourés chacun de piles de livres, nous lisions tout en causant à demi-voix des impressions de ces lectures. Histoire, poésie, philosophie, romans, théâtres, journaux, libelles: c'était un véritable pillage de l'esprit humain.
Chacun de nous se choisissait ensuite ses volumes de prédilection pour les savourer à loisir dans sa chambre pendant la nuit ou dans les bois pendant le jour. Le livre de Prosper de Bienassis, c'était J.-J. Rousseau, la déclamation sonore et oratoire; celui de Louis de Vignet, c'était les Nuits de Young, le Cimetière de campagne de Gray, le Jour des morts de Fontanes, la mélancolie; celui d'Aymon de Virieu, c'était les Essais de Montaigne, le scepticisme jouissant de son propre doute, le balancement ironique de l'esprit humain sur l'abîme des sottises humaines, avec le sourire du mépris pour toute conclusion.