Le mien, à moi, c'était Tacite, la haute politique et la haute morale dans la haute poésie de l'action et du style. Chacun de nous, à son insu, trahissait ainsi son caractère dans ses préférences. Nous n'avons guère changé depuis.
Le reste de l'année, la fréquente correspondance entre nous n'était guère qu'un commentaire familier de nos innombrables lectures, un cours de philosophie et de littérature épistolaires entre quatre amis qui croyaient découvrir chacun de son côté un monde intellectuel nouveau pour son ignorance.
XII
Cette passion de littérature et ce culte pour les grands esprits vivants ou morts ne s'amortit pas en moi pendant le long voyage d'Italie que je fis avant l'âge. J'avais vécu seul à Rome avec les livres pendant tout un hiver. Aymon de Virieu me rejoignit à Naples au printemps. On a pu voir, dans mon épisode si répandu de Graziella, que même dans les premiers frémissements de mon âme, au premier souffle d'une passion presque enfantine, la littérature et l'amour se confondaient presque indissolublement en moi, que nous avions toujours un poëte ou un historien dans notre barque, et que nous lisions Tacite ou Paul et Virginie le soir sous les figuiers de la maison du pêcheur de l'île, à la lueur de la lampe de la belle enfant d'Ischia.
XIII
La restauration des Bourbons m'avait rappelé à Paris. Ces premiers amis étaient dispersés. J'en avais d'autres: nous nous étions attirés sans préméditation par ce goût inné des lettres, langue commune entre nos jeunes esprits.
Ces trois amis, moins intimes que les premiers, dont le souvenir m'est resté cher et présent, étaient l'un de mes camarades des gardes du corps, M. de Vaugelas, qui vit aujourd'hui dans le loisir toujours studieux des champs, à Die, dans la belle vallée du Rhône.
L'autre était un jeune homme du Dauphiné aussi, nommé M. Rocher, qui a été depuis secrétaire du ministère de la justice et membre de la cour de cassation, et qu'une maladie heureusement guérie a éloigné passagèrement des grandes affaires. Il avait un goût égal au mien pour l'éloquence et pour la poésie; il écrivait alors, avant que j'écrivisse moi-même des vers, un poëme sur l'Immortalité de l'âme, qu'il me récitait dans nos promenades; ce poëme n'a jamais été imprimé, mais ces vers me sont restés toute la vie dans l'oreille comme un tintement d'âme sonore et sensible. Cela ressemblait aux meilleurs vers de M. de Fontanes récités sous les chênes de Fontainebleau et restés dans la mémoire de Chateaubriand.
Le troisième était un jeune homme de Lyon, compagnon égaré, puis retrouvé, d'étude, nommé Auguste Bernard. Figure rêveuse, physionomie plus que belle, car elle était ineffaçable; âme molle comme l'attitude; caractère qui se pliait à tous ceux de ses amis comme une étoffe moelleuse à laquelle l'artiste n'a point donné de forme, mais dont on se drape au gré de la saison; voix musicale qui résonnait jusqu'au fond de l'âme; imagination poétique que la langueur des sensations empêchait de produire, mais toujours prête à rêver mieux que vous vos propres rêves et à ruminer mieux que vous vos propres vers; un homme-écho enfin, si l'on peut se servir de cette expression, mais un écho sensible, intelligent, qui ne restait muet que par paresse, et inerte que par amour du sommeil. On eût dit que sa nourrice avait mêlé à son lait trop de pavots. C'est le plus séduisant des hommes que j'aie jamais rencontrés dans ma vie. Il a inspiré de grandes passions et de longues amitiés. Qu'on le demande à M. Thiers, dont il fut l'ami après avoir été le mien. Nous l'avons perdu il y a quelques années; il n'a rien laissé qu'une ou deux traces dans quelques cœurs. Que laisse-t-on de mieux après avoir beaucoup agi?