Nous passions à Paris nos journées ensemble à feuilleter nonchalamment nos propres imaginations sans nous arrêter à aucune page. Il m'aidait à penser, je l'aidais à rêver. Il avait comme moi les grands pressentiments de la vie, il n'en avait pas l'élan. Il était né fatigué.
C'est avec lui que je satisfis pour la première fois ce sentiment passionné et enthousiaste de curiosité qui me poussait à contempler de près les grands hommes. Il n'y en avait qu'un alors auquel nous donnions ce nom, parce que c'était un grand homme de jeunesse, un grand séducteur d'imagination, un grand enivreur d'esprit, M. de Chateaubriand.
Je n'avais encore mis le pied dans aucun salon de Paris; j'étais trop inconnu, trop étranger dans cette capitale, trop peu entreprenant, trop timide, trop indépendant, trop fier et trop humble pour chercher à m'introduire entre deux portes dans un monde où je n'étais pas né. Le monde pour moi c'étaient les livres, la rue, les théâtres et quelques amis qui n'avaient comme moi que le ciel et le pavé à eux, dans leur pays.
Mais si ma situation ne me permettait pas d'approcher, dans un salon, de ces grands hommes et de ces femmes célèbres dont j'entendais retentir le nom dans les journaux, je pouvais du moins, et c'était assez pour moi, en approcher du regard et emporter dans mes yeux l'image d'une de ces divinités terrestres.
XV
M. de Chateaubriand venait d'être nommé ambassadeur à Berlin; on disait qu'il allait partir, bien qu'il ne soit jamais parti. On murmurait qu'il était exilé dans cet honorable exil par la jalousie de ses ennemis et par l'ingratitude des Bourbons, son texte éternel. Il avait écrit pour eux une brochure après la victoire; c'était jusque-là son seul service. Mais le génie grossit tout. On le disait persécuté; il a toujours aimé ce rôle. Nous prenions alors sa persécution au sérieux. Avant que cette victime de la restauration quittât pour jamais sa patrie, nous avions soif de l'apercevoir.
Nous apprîmes qu'il passait les derniers jours de sa résidence en France dans une espèce de thébaïde de bon goût, qu'on appelait la Vallée aux loups, au milieu des bois d'Aulnay, près de Fontenay-aux-Roses. Nous résolûmes d'aller y passer autant de jours qu'il serait nécessaire pour qu'un heureux hasard nous fournît enfin l'occasion d'entrevoir cette grande figure vivante de notre siècle, soit quand il sortirait de son ermitage pour venir à Paris, soit quand il y rentrerait à la fin du jour, soit enfin par-dessus le mur de son parc, quand il se promènerait dans ses allées avec son ombre et ses pensées tristes et sombres comme son nom.
C'était au mois de mai ou de juin. Fontenay était éblouissant et enivrant de ses champs de roses. La Vallée aux loups, tout assombrie de ses forêts en feuilles, et toute résonnante de ses rossignols, ressemblait à l'avenue d'un mystère. Sa verte nuit retentissait sous nos pas; nous n'avions personne pour nous conduire; nous marchions à la lueur de la gloire qui devait nous désigner d'elle-même la maison du poëte. Nous ne tardâmes pas à la découvrir.
À gauche du chemin creux que nous suivions sous les chênes, un long mur blanc, percé d'une petite porte close, enserrait une étroite gorge en pente, encaissée entre des collines boisées. C'était la seule clairière de la forêt.
Une maisonnette élégante, semblable à un petit temple des nymphes au milieu d'un bois de Thessalie, s'élevait devant une pelouse au centre de la clairière. Il n'en sortait ni serviteur, ni bruit, ni fumée, ni même l'aboiement d'un chien fidèle, ou ce gloussement de poules au soleil, signes ordinaires d'une maison habitée.