On m'y ramenait cependant toujours. C'est là que je connus Mathieu de Montmorency, l'ami de madame de Staël, le plus aimable et le plus attrayant des hommes. Quoique si inégal à moi de rang et d'années, il se fit mon ami pour avoir le droit d'être mon protecteur sans humilier ma fierté; il se passionna pour mes vers. Il me groupa à mon insu un auditoire parmi ses innombrables amis de toutes les opinions et de tous les âges. Il m'amena lui-même dans ma retraite devenue foule, le prince de Léon, ce jeune duc de Rohan que la dévotion enlevait déjà au monde, mais qui goûtait encore dans la poésie et dans l'amitié les dernières et les plus pures illusions de la vie. Le duc de Rohan m'amena M. de Genoude, jeune écrivain d'une âme active, qui se dévouait à l'aristocratie et à l'Église avec d'autant plus d'ardeur qu'il voulait se naturaliser par ses services dans des conditions sociales plus hautes que son berceau. Il avait le mouvement et la chaleur du génie, s'il n'en avait pas la flamme. Il traduisait alors la Bible; il adorait les vers; sa mémoire heureuse et sa voix sonore furent la première édition des miens. C'est par lui que je connus M. de Lourdoueix, disciple alors de nos plus grands écrivains monarchiques, fidèle au malheur comme au talent.
Il connaissait aussi M. de Lamennais, alors l'Athanase implacable de l'Église. Il lui récita quelques strophes d'une ode de moi sur l'enthousiasme. M. de Lamennais, qui était au lit, se leva sur son séant en s'écriant: Eurêka, nous avons trouvé un poëte!! Il désira me connaître. Je lui fus présenté par son ami.
Je trouvai un petit homme presque imperceptible, ou plutôt une flamme que le vent de sa propre inquiétude chassait d'un point de sa chambre à l'autre, comme un de ces feux phosphoriques qui flottent sur l'herbe des cimetières et que les paysans prennent pour l'âme des trépassés. Il était non pas vêtu, mais couvert d'une redingote sordide, dont les basques étirées de vétusté battaient ses pantoufles; il penchait la tête vers le plancher comme un homme qui cherche à lire des caractères mystérieux sur le sable. Il regardait obliquement, il ricanait sans cesse, il parlait avec une volubilité intarissable. L'ironie était sa figure favorite de conversation. On sortait aigri contre les hommes, de son entretien. L'arrière-goût de son âme était amer.
Je me sentis peu d'attrait pour ce grand homme de style. Il venait d'écrire son livre sur l'Indifférence en matière de religion. Depuis J.-J. Rousseau et jusqu'à madame Sand on n'avait rien lu d'une telle diction oratoire et polémique. Ces phrases étaient moulées sur l'Héloïse; mais c'était Rousseau sans onction et sans pathétique. M. de Lamennais raisonnait avec une logique aussi savamment membrée qu'une charpente de fer; il déclamait avec une majesté de voix, une vigueur de gestes, une insolence de conviction, une audace d'apostrophes qui imitaient admirablement l'éloquence. C'était un grand disciple et un grand modèle de l'art d'écrire; mais le véritable art d'écrire n'est pas un art, c'est une âme. L'âme manquait aux mots, ce n'était que la draperie du génie.
Plus tard, il tomba de cheval, non pas sur la route de Damas, mais sur la route de Rome; il devint le saint Paul d'une autre religion; comme l'apôtre, il avait gardé les manteaux des bourreaux pendant qu'ils lapidaient les justes. Il y eut un grand courage dans cette transfiguration. Renier la première moitié de sa vie pour l'homme qui n'a qu'une vie à vivre, c'est un martyre d'esprit dont peu d'esprits sont capables.
Le malheur de M. de Lamennais fut d'être aussi acerbe et aussi impitoyable avec ses anciens amis qu'il l'avait été autrefois avec les nouveaux. Haïr en tout était son talent; son inspiration était la colère; son équilibre était l'alternative entre deux excès; son humeur chagrine et ses doctrines de fraternité mielleuse juraient perpétuellement et presque comiquement ensemble. Il grinçait des dents en parlant d'amour; s'il avait été éloquent à la tribune, il aurait été un Savonarole. L'esprit de parti était sa nature; il en voulait dans le ciel comme sur la terre. Quand les deux esprits de parti dont il fut tour à tour l'organe seront morts, il ne restera de lui dans la langue que ce qui reste de Savonarole à Florence, la renommée d'un grand agitateur de style qui fanatisa tour à tour des théologiens et des radicaux dans sa patrie, sans avoir donné une idée aux uns, une modération et un bon conseil aux autres.
Nous nous sommes revus de loin en loin dans la vie sans pouvoir nous lier jamais d'une amitié intime. Quand j'étais royaliste de sentiment, il était absolutiste, et quand j'étais républicain, il était démagogue. Il y avait toujours un excès entre nous; comment nous entendre? Aussi j'y avais complétement renoncé sur la fin de sa vie. Homme qui n'était bon pour moi qu'à lire!
XXII
Ce fut dans la même année qu'une personne qui m'était bien chère me présenta dans son salon à M. de Bonald. J'avais adressé à cet écrivain, sur la foi de cette amie, une ode de complaisance. Je ne l'avais pas lu, mais je savais qu'il était l'honnête et éloquent apôtre d'une espèce de théocratie sublime et nuageuse qui serait la poésie de la politique, si Dieu daignait nommer ses vice-rois et ses ministres sur la terre.
Cette doctrine, tout orientale et toute biblique, fascinait alors ma jeune imagination. Elle était sincère chez M. de Bonald, homme honnête, pieux, convaincu, qui ne cherchait à tromper personne. Il employait un grand esprit et un bon style du dix-septième siècle à se peindre lui-même dans ses propres sophismes. Je fus frappé et attiré par sa noble figure de gentilhomme de campagne qui me rappelait celle de mon père. Il m'accueillit comme un jeune homme dont on espère bien, mais qu'on ne cherche ni à flatter ni à éblouir. Je l'aimai et je l'estimai jusqu'à sa mort. Il y avait de la simplicité dans son génie, et de la divinité au moins dans son système.