XXIII

C'est dans la même maison et par la même personne que je connus un autre homme d'élite qui eut une plus sérieuse influence sur ma vie. C'est M. Lainé, le plus antique, selon moi, des hommes modernes. Non pas un homme de Plutarque, comme on dit vulgairement, mais un homme détaché d'une page de Tacite quand il peint la vertu sur un fond de crimes, et s'incarnant devant vous corps et âme pour personnifier le grand citoyen.

M. Lainé en avait l'extérieur comme il en avait l'âme. Grand, mince, grave et modeste de maintien, le profil maigre et aquilin comme un buste de Cicéron, le front élevé, les tempes creuses, les joues nerveuses dont on voyait trembler les fibres, la bouche fine, les lèvres modelées pour la réflexion comme pour la parole, le geste sobre et serré au corps comme celui d'un homme qui pense plus qu'il ne déclame, prodigieusement instruit dans tout ce qui éclaire et ennoblit l'esprit humain, n'estimant dans la vie que le vrai, le juste, l'honnête, sans ambition pour lui-même et n'aspirant en secret au sein des grandeurs qu'à l'ombre d'un des pins-liége de sa métairie, dans les landes de Bordeaux, où il aimait à s'ensevelir, un livre à la main, M. Lainé goûtait la poésie autant que l'histoire et l'éloquence.

Il n'écrivait pas et il parlait peu; mais c'est le seul orateur qui m'ait laissé l'impression de la souveraine éloquence, celle qui vient de l'âme, et qui va à l'âme parce qu'elle en vient.

Il montait rarement à la tribune aux harangues, il craignait sa propre émotion; elle était si forte qu'elle serrait ses lèvres et qu'elle étouffait sa voix.

Mais quand l'absolue nécessité de parler l'avait fait surmonter cette horreur sacrée du trépied qui écarte si souvent de la tribune le véritable orateur lyrique, c'était alors un spectacle qu'aucun drame de scène ou de cirque ne peut égaler.

On voyait un grand homme exténué par sa flamme intérieure, le corps droit, le visage pâle, le front humide de moiteur, les deux mains amaigries immobiles sur la tribune, les bras collés au buste comme ceux d'un stoïcien, les lèvres tremblantes, réfléchir longtemps à ce qu'il allait dire, puis arracher avec effort de sa poitrine une voix profonde et palpitante d'émotion contenue, puis couler en phrases entrecoupées de silences, puis répandre à flots lents ou précipités, non de vains arguments ou de sonores périodes, mais une âme toute nue et toute chaude de grand homme sensible, de grand homme d'État, de grand homme de bien qui forçait d'abord l'auditoire au silence, bientôt à l'admiration, peu à peu aux acclamations, à la fin aux larmes, ce triomphe de la nature sur les factions.

Il ne parlait plus alors, il chantait et il parlait à la fois; lyrique comme l'ode, dramatique comme la scène, législateur comme la loi, pathétique surtout comme le cœur humain à nu sur la tribune. On était convaincu sans avoir eu besoin de réfléchir: il n'y a pas de sophisme contre la nature. On avait respiré l'haleine de l'homme de bien, on avait été transfiguré par l'apparition de la vertu, on votait d'entraînement, on sortait en silence. J'ai vu ce spectacle deux fois dans ma jeunesse.

Malgré la différence d'années, ce grand homme se sentit incliné de cœur vers moi; je me sentis élevé à lui par un respect mêlé de tendresse. Il fut mon maître en éloquence, mon modèle en politique. Je n'eus jamais dans ma vie publique un autre type pour me modeler de bien loin sur l'antique que lui. Il m'aima jusqu'à la fin. Il mourut littéralement en balbutiant deux de mes vers.

Je voudrais mourir comme Chatham en retrouvant sur mes lèvres pour ma patrie une de ses harangues. Quand on a connu de tels hommes, l'humanité s'agrandit; on méprise en secret ceux qui affectent de mépriser l'argile qui contient de telles âmes.