C'est là que je connus le prince de Talleyrand, le dernier ami de Mirabeau, le débris toujours imposant de dix gouvernements et de dix principes. Il m'accueillit et me rechercha, comme il faisait tout, avec naturel et convenance. J'eus avec lui des entretiens qui tiennent plus de la prophétie politique que de la perspicacité de l'homme d'État.

Il m'attira un soir sur un canapé, dans un arrière-salon éclairé d'un demi-jour. «Je désire causer avec vous sans témoin,» me dit-il de sa voix la plus creuse. «Vous ne voulez pas vous rallier à nous, bien que l'œuvre de reconstruire un gouvernement avec des matériaux quelconques soit le chef-d'œuvre de l'esprit humain. Je n'insiste pas. Je crois vous comprendre. Vous voulez vous réserver pour quelque chose de plus entier et de plus grand que la substitution d'un oncle à un neveu, sur un trône sans base. Vous y parviendrez. La nature vous a fait poëte, la poésie vous fera orateur, le tact et la réflexion vous feront politique.

«Je me connais en hommes; j'ai quatre-vingts ans, je vois plus loin que ma vue; vous aurez un grand rôle dans les événements qui succéderont à ceci. J'ai vu les manéges des cours; vous verrez les mouvements bien autrement imposants du peuple. Laissez les vers, bien que j'adore les vôtres. Ce n'est plus l'âge; formez-vous à la grande éloquence d'Athènes et de Rome. La France aura des scènes de Rome et d'Athènes sur ses places publiques. J'ai vu le Mirabeau d'avant, tâchez d'être celui d'après. C'était un grand homme, mais il lui manquait le courage d'être impopulaire; sous ce rapport, voyez, je suis plus homme que lui; je livre mon nom à toutes les interprétations et à tous les outrages de la foule. On me croit immoral et machiavélique, je ne suis qu'impassible et dédaigneux. Je n'ai jamais donné un conseil pervers à un gouvernement ou à un prince; mais je ne m'écroule pas avec eux. Après les naufrages il faut des pilotes pour recueillir les naufragés. J'ai du sang-froid et je les mène à un port quelconque, peu m'importe le port, pourvu qu'il abrite; que deviendrait l'équipage, si tout le monde se noyait avec le pilote? M. Casimir Périer est maintenant un grand pilote, je le seconde; nous voulons préserver l'Europe de la guerre révolutionnaire, nous y parviendrons; on me maudira dans les journaux en France; on me bénira plus loin et plus tard. Ma conscience m'applaudit: je finis bien ma vie publique. J'écris mes mémoires; je les écris vrais, je veux qu'ils ne paraissent que longtemps après moi. Je ne suis pas pressé pour ma mémoire; j'ai bravé la sottise des jugements de l'opinion toute ma vie; je puis la braver quarante ans dans ma tombe. Souvenez-vous de ce que je vous prédis, quand je ne serai plus; vous êtes du bien petit nombre des hommes de qui je désire être connu. Il y a pour les hommes d'État bien des manières d'être honnête; la mienne n'est pas la vôtre, je le vois; mais vous m'estimerez plus que vous ne pensez un jour. Mes prétendus crimes sont des rêves d'imbéciles. Est-ce qu'un homme habile a jamais besoin de crimes? C'est la ressource des idiots en politique. Le crime est comme le reflux de cette mer, il revient sur ses pas et il noie. J'ai eu des faiblesses, quelques-uns disent des vices; mais des crimes? fi donc!»

Après cette prédiction, il passa au sujet du jour, et il déroula pendant un quart d'heure devant moi un tableau politique et social de l'Europe qui éclairait la situation extérieure de 1830 d'un jour qui ne laissait aucune ombre sur le dernier recoin des cours et des nations. C'était une leçon de diplomatie donnée par un vieux ministre à un jeune poëte. Elle se prolongea longtemps dans la nuit. «On a fait de moi un diseur de bons mots,» me dit-il à la fin de la soirée; «qu'en pensez-vous? Je n'ai jamais dit un bon mot de ma vie; mais je tâche de dire, après beaucoup de réflexions, sur beaucoup de choses, le mot juste!»

C'était la vérité. Ce grand homme d'esprit ne faisait jamais d'esprit. Sa conversation, lente et intermittente, avait la monotonie grave de sa voix. On voyait que c'était de la pensée filtrée sur ses lèvres. Cette conversation était très-littéraire, comme il convenait à un ami de Mirabeau et à un habitué des cours. Je m'y plaisais comme à la lecture d'une page de Pascal. Malgré nos différences d'âge et d'opinion, je le revis de temps en temps à Paris dans sa vieillesse. Je dînai chez lui quatre jours avant sa mort. Il n'y avait ni altération dans son sourire, ni affaiblissement dans son esprit. Il fut diplomate jusqu'avec la mort. Je serais bien fâché de ne pas l'avoir connu. Il n'y a pas beaucoup de têtes plus au-dessus de la foule et de la banalité dans un siècle. C'était l'Odi profanum vulgus personnifié. Le mépris du vulgaire élevé à cette hauteur fait presque l'illusion d'une vertu. Cependant il y a une lumière qui vient de l'esprit et une lumière qui vient de la conscience. Il n'avait que l'une des deux et ce n'était pas la meilleure.

XXXVII

L'homme de lettres qui me le rappelle davantage, que j'aime bien plus et que j'estime autant que je l'aime (on sera bien surpris de trouver son nom après celui de M. de Talleyrand), c'est le grand poëte Béranger. Le hasard, et non la concordance de parti, me le fit heureusement pour moi rencontrer dans ces dernières années avant la république. Je ne parlerai point de ses œuvres de peur d'offenser mes dieux d'enfance ou de blesser les siens. Mes éloges paraîtraient des apostasies et mes blâmes des rancunes. J'ai oublié le poëte, et j'ai trouvé en lui l'homme, le politique et le philosophe supérieur encore à l'artiste.

Je n'ai éprouvé qu'avec M. de Talleyrand seul le plaisir d'esprit que me fait goûter jusqu'à l'ivresse la conversation de Béranger. Elle est aussi juste et aussi fine que celle du grand diplomate, mais on s'y abandonne bien plus au plaisir d'intelligence qu'on éprouve, car on sent la conscience sous le génie et le cœur sous le mot.

On s'étonnera de ce que je vais dire, et cependant c'est la vérité la plus démontrée pour moi: le grand poëte aurait été, s'il l'avait voulu, le politique le plus accompli de notre âge. Justesse d'idée, finesse de tact, sûreté de jugement, élévation de point de vue, largesse d'horizon, dignité de but, moralité de moyen, sang-froid dans le trouble, amour du peuple, dédain de la popularité, horreur de l'anarchie, haine des démagogues, pitié des utopistes, constance et modération dans le caractère, tout se réunissait en lui pour rendre cet homme rare digne et capable du rôle de conseiller confidentiel de la liberté. Il n'avait qu'un défaut, trop d'indifférence pour l'action, défaut opposé au mien, le trop d'impatience d'agir.

Maintenant que je suis mort au monde et que je n'assiste plus qu'en spectateur relégué sur les derniers gradins du cirque au drame du monde, drame sans commencement et sans dénoûment, quand je veux me donner un de ces purs plaisirs d'esprit que les ombres se donnent dans les champs Élysées du Dante en causant des choses de la terre avec ceux qui habitent encore le monde des vivants, je sors seul vers le milieu du jour de ma retraite laborieuse, je m'achemine vers l'extrémité presque suburbaine de la ville, et je monte l'escalier de bois qui mène à la petite chambre du philosophe. Nous causons; il m'accompagne ordinairement au retour, comme l'auteur de Paul et Virginie accompagnait l'auteur du Contrat social dans ses herborisations au delà du faubourg de Ménilmontant. Nous nous confondons, parfaitement inconnus dans ce torrent d'hommes et de femmes pressés d'affaires, d'ambition, de plaisir, qui monte et redescend sans cesse à cette heure les larges trottoirs du boulevard depuis la Bastille jusqu'à la Madeleine. Son chapeau de feutre gris à longs bords rabattu sur ses yeux, ses cheveux blancs qui battent ses joues, ses traits pétris d'années, de pensées, de sensibilité sous ses fins sourires, le laissent passer ignoré, s'arrêter et causer aussi librement que moi dans ce désert de la foule où l'on s'isole aussi complétement que dans le désert des bois.